Cosmologie, Second Life, Planck, Astroparticule : quel rapport ?

C’est simple : le 14 mai (euh… c’est demain !), la laboratoire APC (Astroparticule et Cosmologie) inaugure dans Second Life la Maison de l’Astroparticule, et organise – avec le concours inestimable des esthètes technophilosophes d’i-marginal et de leur architecte en chef, Tatiana Salomon – un événement de mixed-reality pour le lancement du satellite Planck, le bijou de la communauté scientifique (et d’Arianespace) au service de la cosmologie !

Comme je ne suis pas tout à fait étranger à cet événement et à la présence du laboratoire APC sur Second Life, je me permets de vous transmettre l’information, et bien sûr de vous inviter à assister à ce lancement en direct, soit directement à l’APC, soit – c’est bien plus pratique ! – dans Second Life… (à partir de 14h30 – lancement prévu vers 15h15).

Qu’est-ce que Second Life ? Oh ! Voyons ! Les lecteurs de ce blog connaissent tous Second Life ! Hmm… au cas où, voyez tout de même ici…

La Maison de l’Astroparticule permettra aux visiteurs de découvrir des expériences scientifiques, de rencontrer et de dialoguer avec des chercheurs (faites-moi signe : je vous y retrouverai volontiers), d’assister à des conférences et à des événements divers ou encore d’accéder à diverses ressources multimédias liées à ce domaine de recherche charnière entre l’Astrophysique, la Cosmologie et la Physique de particules.

Quant au satellite Planck, si vous voulez en savoir plus à son sujet, venez jeter un coup d’œil à sa réplique virtuelle dans Second Life (au même endroit !), et si vous le pouvez, assistez à l’inauguration ce 14 mai : je ferai une présentation rapide du contexte scientifique, avec quelques informations sur la cosmologie et l’évolution de notre univers, et nous répondrons « in-world » à vos questions avec quelques collègues cosmologues ayant travaillé sur l’instrument Planck lui-même. Les autres sont déjà à Kourou, en Guyane, pour assister au lancement d’Ariane 5, emportant le satellite Planck et le satellite Herschell jusqu’au « point de Lagrange L2 », à 1,5 millions de kilomètres de la Terre !

Mais en deux mots, disons que Planck observera les tout premiers photons de l’univers à s’être propagé librement à travers l’espace… sur quelque 13.7 milliards d’années-lumières ! Planck verra ainsi l’univers quand il était jeune, c’est-à-dire… quand il était simple !

Émis à peine 400 000 ans après l’instant critique (vu d’ici !) marquant la « naissance de l’Univers » (souvenez-vous, le fameux Big bang…), ces photons ont voyagé sans encombre depuis 13.7 milliards d’années, traversant tout l’univers observable, pour finir… sur le miroir du satellite Planck, qui analysera leur distribution en énergie et les infimes variations de leur température entre les différents points du ciel.

Ils ont été émis à une température proche de 3000 degrés, mais l’expansion de l’univers depuis cette période reculée les a refroidis à la température de 2.7 degrés absolus (-270 degrés Celsius).

À l’époque, la matière se présentait sous forme de plasma, c’est-à-dire de matière ionisée, faisant obstacle à la propagation rectiligne de la lumière, à la manière d’un brouillard. Il y avait des photons partout, beaucoup de photons, mais paradoxalement l’univers était opaque, parce que les photons ne cessaient d’interagir avec les électrons libres, présents en grand nombre dans chaque cm3 de l’univers. À chaque interaction, les photons changaient de sens presque aléatoirement, comme le fait la lumière dans un brouillard, et il était impossible de « voir » quoi que ce soit d’autre que ce bain de photons lui-même, identique en tout lieu et dans toutes les directions : un brouillard plasmique impossible à percer, fournissant en chaque point une image parfaitement uniforme !

Et puis, sur une période de temps très brève, l’expansion de l’univers ayant refroidi la matière cosmique, le plasma a cessé d’être un plasma : les électrons se sont combinés avec les noyaux d’atomes, et la matière est devenue électriquement neutre. Les photons ont alors presque instantanément cessé d’interagir avec la matière, et depuis lors ils ne cessent de poursuivre leur route, « droit devant »… jusqu’à nous, jusqu’à partout. C’est cela, le « rayonnement fossile ». Ce sont ces photons, les derniers à avoir diffusé sur de la matière ionisée (le plasma primordial), que Planck va observer avec plus d’acuité que tout instrument auparavant, mesurant à la fois leur température et leur polarisation.

J’ai mentionné que l’image sortant du brouillard initial était parfaitement uniforme, mais, on le sait, rien n’est vraiment parfait en ce monde, et les imperfections sont justement ce que cherche à observer le satellite Planck avec une précision sans précédent. Ces imperfections, ce sont d’infimes variations de température entre différents points de l’univers. En mesurer la structure, c’est accéder à des informations très précieuses sur le contenu et la dynamique de l’univers lui-même, y compris dans ses phases primordiales (avez-vous entendu parler de l’inflation cosmique ?).

D’où viennent ces variations de température ? D’infimes variations de densité du plasma originel, elles-mêmes associées aux variations de densité de cette fameuse « matière noire », dont la nature demeure inconnue. Et si ces variations de densité sont si intéressantes, c’est en particulier parce qu’elles sont véritablement les graines des galaxies aujourd’hui présentes dans l’univers – à commencer par la nôtre, la Voie Lactée !

L’univers était homogène à l’époque de l’émission de ce rayonnement fossible, il ne l’est manifestement plus : il y a des galaxies, des amas de galaxies, et entre eux… pratiquement rien ! Il y a des planètes, et entre elles… pratiquement rien ! Idem pour les étoiles. Ces concentrations de matière, c’est la gravitation – l’attraction de la matière pour la matière – qui les engendre. Mais si nous tombons vers le centre de la Terre, au lieu de nous élever vers le ciel, c’est parce qu’il y a plus de matière de ce côté-là que de ce côté-ci ! S’il y en avait autant dans toutes les directions, si l’univers était vraiment homogène, on ne saurait vers où tomber !

Alors voilà, c’est parce que l’univers n’était pas parfaitement homogène, parce qu’il y avait malgré tout de légères surdensités ici et là que la matière environnante à préféré tomber d’un côté plutôt que de l’autre, provoquant une surdensité un peu plus grande, attirant un peu plus de matière de manière privilégiée, et ainsi de suite, jusqu’à ce se forment les structures observées dans l’univers d’aujourd’hui.

Bon, il y aurait bien plus à dire, car ce n’est pas pour le seul plaisir de retracer à grands traits l’histoire de l’univers que les cosmologues fournissent autant d’efforts. C’est aussi pour révéler certaines propriétés de la structure générale de l’univers et de son contenu matériel, énergétique et, si l’on peut dire, géométrique. Mais inutile d’entre dans les détails. Gardons simplement en mémoire, au moment où le lanceur Ariane 5 décollera de la base de Kourou, emportant les instruments de précision de Planck vers les cieux qui les attendent, que ce satellite enrichira considérablement notre connaissance de l’univers physique et matériel.

Mais pour l’instant, croisons les doigts pour le lancement, et donnons-nous rendez-vous dans quelques mois et quelques années pour la moisson de résultats scientifiques espérés.

Même sur Orion, on attend cela avec intérêt. Car cette prime image universelle que Planck rendra merveilleusement nette, c’est essentiellement la même que celle qui serait prise d’Orion, ou de n’importe quel point de l’univers ! C’est l’univers achevant sa propre gestation, l’univers au sortir de lui-même, passant soudain de l’opacité à la transparence, laissant filer enfin sa lumière dans l’espace, et se répandre pour l’éternité l’information qu’on en saura tirer…

Remontant ainsi dans le passé de l’univers, nous faisons taire en quelque sorte le bruit des variations de densité suramplifié par des milliards d’années de résonnance, et prêtant une oreille attentive au murmure à peine perceptible des fluctuations initiales, nous parvenons à l’essence du message, dans la modulation subtile des fréquences et des énergies.

Est-il vraiment étonnant que nos esprits encombrés de complexités inutiles cherchent à se projeter ainsi dans la simplicité originelle ?

Salut à tous les amis à Kourou, et bonne chance pour le lancement !

ET

Quand la Terre nous invite à la Paix

En écho au post précédent, je suis tombé (ici) sur cette merveille :

avec la légende suivante : « Cette année, les pluies qui se sont abattues au printemps sur la province de Jawzjan, dans le nord de l’Afghanistan, à l’ouest de la grande ville de Mazar-e Charif, ont permis la floraison de millions de coquelicots et autres fleurs sauvages à la frontière avec le Turkménistan. Une manne d’une beauté à couper le souffle qui prédit aux agriculteurs des vallées une belle récolte. À l’image de ce paysan qui inspecte lentement ses champs. Un îlot de paix aussi puisque la province de Jawzjan n’est pas l’un des terrains habituels de l’insurrection menée par les talibans, chassés du pouvoir à la fin 2001, qui est active essentiellement dans l’est et dans le sud du pays. (Zabi/Xinhua/Xinhua Press/Corbis) »

Voilà.

Tandis que nous nous battons dans la violence la plus extrême pour déterminer qui jouira sans entrave des fruits dérisoires de la domination de l’homme sur l’homme (et souvent hélas, surtout dans ce contexte, de l’homme sur la femme !), tandis que nous conspirons sans cesse contre nous-mêmes pour fuir la connaissance et imposer la division au cœur même de l’humanité, niant ainsi ce qui en constitue l’essence même, tandis que nous nous enfermons dans les tranchées profondes de l’ignorance et de la malveillance, dans la vallée d’à côté, la Terre nous fait don de sa grâce et de sa légèreté, offrant une fois de plus à nos cœurs une leçon de bonté, de splendeur et d’harmonie.

Saurons-nous l’entendre ? Et répondre !

Merci la Terre, merci pour la beauté !

ET

Bonne fête, la Terre !

Ce blog évoque de temps à autre quelques merveilles de l’univers, et la perspective d’Orion n’est jamais très éloignée de ces pages, mais en ce 22 avril, « jour de la Terre », je tenais à rendre un hommage plein de gratitude à la plus belle de toutes les merveilles : la Terre !

Il est bon et souvent instructif de contempler l’univers, mais comme le rappelle Albert Jacquard, « le véritable espoir n’est pas dans la fuite, mais dans la réalisation par les hommes d’une structure humaine aussi proche que possible d’un idéal qu’ils auront choisi eux-mêmes […] Les vains efforts que l’on consacrera à aller sur une éventuelle planète seront du temps perdu pour la réalisation d’une humanité libérée. Libérée, non pas au sens de l’espace où elle peut vivre, mais au sens du rapport entre tous les humains. » (cf. interview ici). Et comme l’exalte souvent avec une pénétration bienveillante la si précieuse « femme aux semelles de vent« , on ne saurait concevoir plus beau vaisseau spatial que la Terre, ce paradis vivant qui sut si bien accueillir la vie et la faire prospérer, et qui accueille aujourd’hui avec tant de beauté les serviteurs passagers de la vie que nous sommes (ou que nous devrions être !).

Qu’elle est belle, notre Terre, porteuse de vie, de conscience et d’humanité !
(Pourvu que nous soyons vivants, conscients et humains… Nous lui devons bien ça !)

Alors merci, Terre nourricière !
Merci pour la richesse et la beauté grâcieuse de ton écosystème incomparable.
Puissions-nous accepter avec reconnaissance ton inestimable offrande, et ne pas négliger notre devoir élémentaire : te préserver, nous préserver !

(Cette affiche, éditée en 1990, fait partie d’une des nombreuses actions de l’association « Les Humains Associés », qui ont beaucoup œuvré, entre autres, pour la Journée de la Terre : si vous ne connaissez pas encore cette association, je vous recommande vivement son site et l’ensemble de son univers, particulièrement précieux par les temps qui courent…)

Bonne fête à la Terre et à tous !

ET

Comprendre, ou se méprendre…

plume

Au fil de discussions diverses avec des étudiants comme avec des collègues chercheurs, je me rends compte de la progression inquiétante d’une conception de la Physique très réductrice, ornementée de l’apparat flatteur d’un point de vue philosophique « progressiste » – le positivisme –, mais qui me semble être plutôt l’expression paresseuse d’un renoncement, d’un recul de l’aspiration humaine pour la connaissance.

Selon ce point de vue, le but et l’intérêt de la Physique serait : 1) de rendre compte des phénomènes observés, 2) de faire des prédictions exactes sur le comportement de la réalité physique ou quant au résultat d’expériences effectives, et 3) euh… c’est tout !
Toute autre prétention serait ignorante, grossière et archaïque.

Je ne crois pas à ce positivisme naïf, qui n’est d’ailleurs pas celui qui alimente bien plus subtilement la philosophie (je me souviens en particulier de la lecture très enrichissante qu’a pu faire Dominique Lecourt d’Auguste Comte, par exemple, montrant bien le fossé entre sa pensée et la récupération simpliste qui en est faite ici ou là).

Je ne crois pas une seconde que ce soit la simple volonté d’expliquer les phénomènes, encore moins de les prédire, qui motive les scientifiques, et les physiciens en particulier – à moins qu’ils n’aient vraiment fini par s’aliéner eux-mêmes ! Plus précisément, je ferais la distinction entre la volonté d’expliquer tel ou tel phénomène, et la volonté d’explique les phénomènes, et je dirais même la volonté d’expliquer le phénomène « phénomène », c’est-à-dire le fait qu’il y ait quelque chose comme des « phénomènes », disons la « phénoménalité du monde ».

Il y a nombre de phénomènes spécifiques que nous n’avons manifestement que faire de décrire, tandis que d’autres, infimes en apparence, voire sans incidence sur notre vie quotidienne, retiennent l’attention des chercheurs de toute sensibilité depuis des millénaires. Pourquoi, sinon parce qu’ils pressentent que ces phénomènes sont susceptibles de fournir des clés sur la structure, l’architecture intime et finalement la nature du monde physique, ou de la pensée, ou de la conscience, ou du réel ? Ce qui est visé est bien plus vaste et plus profond que l’explication descriptive et que la prédiction des phénomènes.

Si l’on prend l’exemple du comportement d’une plume dans le vent, le physicien n’a que faire de décrire et d’expliquer son mouvement exact – et, de fait, il ne saurait pas le faire ! Mais plusieurs éléments qui entrent en jeu dans ce phénomène l’intéréssent néanmoins : par exemple, que l’air invisible est constitué de matière analogue à la plume, que ses molécules sont en mouvement permanent, formant une phase fluide présentant telles ou telles propriétés génériques, que les collisions microscopiques se traduisent macroscopiquement par des forces effectives de pression, qu’il y a en réalité un lien très simple entre les caractéristiques locales et globales, que la pression, la vitesse d’écoulement, la température, etc., sont reliées d’une certaine manière qui ne diffère en rien de celle qui commande l’action mécanique la plus simple (disons la chute d’une pomme sur la tête de Newton), que la plume elle-même évolue selon un mouvement général et universel, qui nous dit quelque chose sur la structure de l’espace et du temps, sur la nature de la réalité physique, etc. Et puis, s’il est un tant soit peu philosophe et poète, il verra dans ce mouvement erratique l’opportunité d’un questionnement renouvelé sur le déterminisme et la liberté, sur le chaos déterministe, sur la possibilité de traduire une infime action locale, à la limite de ce qui serait un déterminisme stricte dans le cadre de la physique classique, en un mouvement macroscopique complexe ou ordonné, l’occasion d’une réflexion sur la nature de la volonté, sur ce que signifie « être animé », etc., etc.

Comme le poète, le physicien ne veut pas comprendre tel phénomène en un sens purement descriptif et pour ainsi dire maniaque, il veut en saisir le principe, s’en faire l’intime, l’habiter, le reconnaître dans sa vitalité, en capter le message, ne plus y être étranger, y participer, en quelque sorte, pour finalement participer au monde, en intelligence.

Je ne crois pas du tout que la description d’un phénomène particulier comme succession d’implications logiques intéresse véritablement les esprits éprits de connaissance, ou alors comme prélude à autre chose. Ce sont les principes sous-jacents qu’ils visent, et cela dans le but d’approcher la nature du monde et de la réalité. Si le phénomène de la gravitation était pleinement compris, qu’aurions-nous à tirer de l’explication de la chute de telle pomme ou du mouvement de telle étoile autour de sa compagne, dont nous ignorons même l’existence ?

Quant à faire des prédictions sur la réalité physique, ce peut être en effet un objectif pratique dans certains cas précis, mais ce n’est pas un but en soi. Il y a tant de choses que nous ne savons pas prédire, et que nous ne songeons même pas à essayer de prédire !

Qui peut raisonnablement affirmer que si l’humanité avait accès à une machine infaillible donnant la réponse exacte à toute question qui lui serait posée quant au résultat d’une expérience ou d’une opération – la machine à prédire ultime, l’oracle universel, en somme –, elle cesserait toute activité scientifique ?

D’ailleurs, les théories physiques actuelles, qu’elles soient quantiques ou relativistes, sont précises au point qu’aucune expérience n’a jamais pu les prendre en défaut : toutes les prédictions qui en sont tirées ont toujours été vérifiées aussi parfaitement que les moyens d’expérimentation nous permettent de le faire. S’arrête-t-on pour autant de chercher ? Bien au contraire : nous tentons par tous les moyens de produire et d’observer des phénomènes dont nous serions incapables de rendre compte ! Pourquoi donc ? Précisément parce que ces théories nous permettent de prédire des phénomènes, mais pas de les comprendre, et que nous ne nous satisfaisons pas de décrire ce que nous voyons : nous nous servons de ce que nous voyons pour comprendre la nature du monde, et non de notre compréhension du monde pour décrire ce que nous voyons ! Nous voulons voir ce qui nous est encore invisible, afin de comprendre ce qui nous est aujourd’hui incompréhensible.

La description du monde dont nous disposons actuellement permet des prédictions correctes, mais nous savons, du fait de son inconsistence interne, qu’elle ne se rapporte pas fidèlement à « la réalité », quelle que soit la profondeur ontologique qu’on accorde à ce terme.

Réduire la Physique à un jeu de recettes aveugles et opérationnelles, c’est l’asservir à un utilitarisme aléniant et délétère, et c’est finalement renoncer à la connaissance, qui ne peut qu’inclure, au titre même de la connaissance du monde, la connaissance de soi (et donc de la conscience qui fait des phénomènes physiques eux-mêmes des éléments de la rationalité) et la question fondamentale du réel et de ce que peut bien recouvrir une telle notion, dans les différents contextes où elle peut se poser.

Il se peut que le réel se réduise in fine au connaissable, voire à l’expérimentable, mais un tel point de vue ne peut pas être un simple postulat ou un positionnement méthodologique pratique : il doit être lui-même un objet de connaissance.

Non, je ne fais pas grève

Dites, vous l’avez vue, ce soir, la Lune ?

Accent infime et sûr, suspendu dans le soir aigu, au bleu dense et profond que l’hiver seul sécrète avec une telle pureté…

Cette Lune inclinée vers l’orient zénithal, et comme prête à recueillir une Vénus énamourée, ou bien venant de la laisser filer au gré du vent clair de l’éther, comme un bouton d’or envolé soudain dans la brise, par la grâce d’une main entrouverte…

Merci l’azur !

Hmm.
Bon, alors, cette grève ? Eh bien oui, voyons, « la » grève… Celle des enseignants-chercheurs et de tous les personnels des universités.
Je la fais ou je ne la fais pas ?
« Le cours de demain sera-t-il assuré ? », m’ont demandé hier un certain nombre d’étudiants prêts à risquer de perdre des heures dans les transports fortement perturbés de ce jour pour venir se renseigner sur la manière dont Galilée, Newton et consorts ont su formaliser notre intuition mécaniste du monde physique pour en élucider la forme et la nature, pour voir plus clair dans la complexité apparente du monde et mettre en lumière l’essentiel, le fondement de la réalité physique.

« Le cours de demain sera-t-il assuré ? » La réponse est « oui », bien sûr !

Quand il s’agit de « sauver le savoir » (cf. banderolle sur l’esplanade de Paris 7), assurer les cours me paraît la première des actions positives.

Je sais, ce n’est pas bien, il faut être solidaire, penser aux conséquences potentiellement désastreuses, villipender cette terrible loi qui donne aux universités une bien trop dangereuse liberté, qui – la nature humaine étant ce qu’elle est – conduira nécessairement à toutes sortes d’abus, de complots, d’injustices, de copinage, de mandarinat.

Surtout, pas de liberté, pas de souplesse, pas d’adaptation, pas de service modulable en fonction des circonstances ! Pas question de toucher au fameux « statut » (à moins que ce ne soit… une statue ?).

D’accord. C’est dangereux. La vie est dangereuse, la liberté est dangereuse, la responsabilité est dangereuse. Mais… et si nous saisissions l’occasion pour grandir un peu, pour prendre en main, en responsabilité, la part de vie qui incombe et, dans le contexte limité de l’université, l’accroissement de la connaissance, son organisation et sa transmission ? Puisque nous sommes conscients des dangers importants, voire redoutables, qu’un mauvais usage de la liberté pourrait faire courir aux activités essentielles que sont l’éducation et l’édification d’une culture ouverte, créative et équilibrée, orientée vers la connaissance dans sa plus grande généralité (connaissance de soi, de « l’autre », du monde, de la vie, de la pensée…), puisque nous sommes conscients de l’importance des enjeux pour la société et pour les citoyens qui la composent, pourquoi ne pas réfléchir à la manière de nous en prémunir, dans un cadre de liberté accrue qui, s’il apporte des risques, apporte aussi des opportunités formidables ?

Non ! Pas question ! Retrait de la loi, camouflet pour le pouvoir indigne, et retour au statut initial. Point final.

Je conviens que les risques sont grands ! Il faudrait être bien naïf pour ne pas redouter les dérives stupéfiantes que l’on voit rapidement se mettre en place chaque fois qu’une liberté insuffisamment encadrée est rendue accessible aux citoyens que nous sommes… Ceux qui en font l’usage le plus large et plus insistant sont rarement ceux dont les perspectives et les visées sont les plus universelles et les plus désintéressées. Et quand on voit comment fonctionnent certains conseils scientifiques et pédagogiques ou certaines instances au pouvoir assez limité, on se dit en effet, qu’un temps de réflexion et de préparation serait le bienvenu avant d’envisager un avenir plus ouvert…

Mais enfin, la chance nous est donnée : saisissons-là !

N’est-ce pas cela, devenir adulte : sortir de son périmètre encadré, balisé, et s’aventurer dans le monde sans le garde-fou protecteur des interdits et des usages éprouvés, assumer finalement les conditions de son évolution ? Lorsque la cage s’ouvre, il y a les oiseaux qui s’envolent à la découverte du monde, et ceux qui restent derrière les barreaux, satisfaits d’une nourriture chaque jour assurée.

Si la liberté nous effraie, c’est souvent à bon droit, mais je ne saurais pour autant y renoncer. C’est à nous, qui tentons de faire vivre une vieille utopie de la connaissance, une Université rêvée (hélas inexistante, comme beaucoup semblent l’oublier !), de réfléchir à la manière d’encadrer intelligemment la liberté qui nous est offerte. On me dit que c’est impossible, qu’il vaut mieux verrouiller les rouages, de peur qu’ils ne s’emballent. Eh bien tant pis, prenons le risque. N’est-il pas préférable d’échouer dans la responsabilité que de s’enliser dans le statu quo suranné ? Au moins, nous saurons où nous en sommes.

Alors bien sûr, il y a l’argument de repli : « un changement, oui, mais pas celui-là » ! Et pourtant… Le changement qui permet à chaque université de choisir collectivement son propre changement, ce changement-là, très franchement, ne me paraît pas le pire des changements. À moins que nous n’ayons peur de nous-mêmes. Mais, si c’est le cas, ayons l’humilité de l’admettre et cessons d’entretenir l’illusion collective d’une université habitée par l’universalisme et l’idéal de la sagesse. Remettons sur le métier l’ouvrage, et commençons à construire. L’occasion nous en est donnée. Saisons-là !

Alors, non, je ne fais pas grève. À l’adresse de mes collègues : je souhaiterais qu’on puisse réfléchir ensemble à la manière d’éviter les réels écueils qui se profilent en effet en marge de ces lois et décrets nouveaux. Je souhaiterais qu’on prépare avec vigilance les cadres nouveaux qui seront nécessaires à l’exploration raisonnée de notre nouvel espace de liberté, en gardant l’esprit fixé sur la mission que la société nous confie et que nous sommes si heureux d’accepter. Mais cela n’aura pas lieu. Le mot d’ordre ne le permet pas. Pas de discussion, pas de prise en main responsable de notre liberté. Nous aurons tout de même ces nouveaux dispositifs, au bout du compte (sauf recul gouvernemental peu probable), et n’ayant pas préparé nos propres garde-fous, nous aurons aussi leurs effets pervers. Chacun pourra alors clamer qu’il l’avait bien dit. Dommage pour nous tous et pour l’Université…

Quoi qu’il en soit, faire la grève de l’enseignement, non merci ! La possibilité de transmettre des connaissances est une véritable chance. Étudier, évoluer, échanger dans un contexte de connaissance reste le moyen le plus sûr de préserver cette utopie humaine fondamentale qu’a incarné un jour une certaine Université. Aurions-nous si peu d’imagination qu’il nous faille absolument cesser d’enseigner pour faire avancer les conditions d’élaboration et de transmission du savoir ?

Au fait, avons-nous vraiment pris la mesure de l’état du monde, des changements et bouleversements en cours, de l’état de la planète et des conditions de vie de l’immense majorité de ses habitants ? Tenez, comme ça, en passant, je viens de lire ceci… Nous savons tous que ce monde se meurt, et c’est tant mieux ! Un autre monde est possible. Et nous pouvons lui donner vie.

Mais je sais que nous sommes d’accord sur le diagnostique. Sur le remède, dans l’environnement de l’université, il semblerait que non… Mais peut-être est-ce après tout marginal. Hélas !

Tout de même, les grèves de la transmission du savoir, sur Orion, on ne comprend pas trop…
Et puis, quand je vois le ciel ce soir, je me dis que…

Les grèves que le soir chérit sont celles bordant l’azur de l’océan cosmique…

ET

Mansour Rahbani : pour la musique et la grâce

J’ai appris avant-hier que Mansour Rabhani avait quitté notre dimension spatio-temporelle, souvent désaccordée hélas !, pour faire vibrer ailleurs son âme musicale.

À vrai dire, je ne connais la musique des frères Rahbani (Mansour et Assi) qu’à travers les chants qu’ils ont écrits et composés pour Fairuz, dont j’ai toujours admiré la richesse magique de la voix et la délicatesse du chant. Les spécialistes s’accordent à dire que, avec elle, les frères Rabhani ont révolutionné la musique libanaise. Je n’ai pas la culture musicale pour en juger, mais j’ai toujours tant aimé la musique de Fairuz que je voulais saluer, en passant, la mémoire de Mansour Rahbani et de son frère Assi (qui était, soit dit en passant, le mari de Fairuz et qui est décédé il y a une vingtaine années). Je ne comprends malheureusement pas les paroles (souvent des poèmes écrits par les frères Rahbani), mais les mélodies qu’ils ont composées et les orchestrations qu’ils ont développées pour elle sont parfois d’une telle limpidité que la Grâce prend corps dans le chant et suspend l’âme émerveillée des auditeurs. (Je ne saurais oublier ce soir de juin 2002 où j’ai pu assister, salle Pleyel, à l’un des extrêmement rares concerts de Fairuz à Paris !)

Je me permets de vous en proposer ici un exemple. Cette chanson m’avait beaucoup touché à l’époque où je l’ai décourverte, même si je ne ne comprends pas le texte. Apparemment, il est question du retour vers le lieu aimé: « Nous retournerons vers notre village un jour… ». Mais sans doute faut-il aussi y voir l’évocation d’une forme de retour plus mystique, vers l’essence…

Si un lecteur peut percevoir les subtilités du texte et nous en indiquer une traduction, je suis intéressé 😉

En attendant, voici une tentative de traduction d’un passage, via l’anglais, donc sans doute _très_ approximative :

Là-bas, par les collines, il y a des pentes
qui sommeillent et s’éveillent à notre engagement,
et des gens qui aiment,
leurs jours étant une sérénité d’attente et de chant triste
Des prés avec des saules jusqu’à perte de vue,
Se penchant sur chaque ruisseau
Tandis que
dans leur ombre les après-midi boivent
Le parfum de la sérénité et la clarté du bonheur

Magnifique…
Merci pour la musique !
ET

Blanc, comme une année de clarté retrouvée !

Blanc
Comme le souvenir des joncs près du lac
Un matin d’hiver calme où les cygnes ont dansé
À Coole pour l’enfant sage et comblé dans la brume
Blanche de neige, que le songe a semée
Où sont-ils ces oiseaux de l’âme affleurés
Caressant l’onde à peine d’un ciel ignoré
Ô secret de l’espace
Ô libre vérité d’où leurs ailes fugaces
Emportent des ballets palmés
Soufflées d’entre les joncs blanchis

Dans le souvenir de l’enfant élégiaque
Parlant aux cygnes, j’ai laissé
Quelques questions au bord du lac

Bonne année à tous !

E.T.

PS: ce matin, Paris s’est réveillée blanche de neige. Douce merveille, intime alchimie. Que cette année nouvelle apporte à chacun la douceur, la grâce et la beauté !