COVID19 et coronavirus : savons-nous vraiment de quoi nous manquons ?

Depuis plus de deux mois maintenant, un mot revient sur toutes les lèvres et en boucle sur les antennes : le « manque » ! Il manque des lits de réanimation. Il manque des masques. Il manque des respirateurs. Il manque du personnel de santé, des tests, des écouvillons. Ce manque est si criant qu’on en deviendrait obsédé, au risque de… manquer l’essentiel !

C’est une évidence : les politiques ont lourdement fauté en mentant à ce point sur l’efficacité des masques comme outils de ralentissement et d’atténuation de l’épidémie. Ce mensonge, qui ne fait guère débat, est d’autant plus insultant que l’on voit mal ce qui a pu laisser penser à toute une armée de communicants qu’il était nécessaire. Si l’on nous avait dit « bien sûr, avec des masques, on pourrait ralentir la propagation du virus, mais nous n’en avons pas suffisamment pour que cela fasse l’affaire », en quoi l’image de qui que ce soit eût-elle été différente ? Et en quoi une éventuelle image momentanément écornée eût-elle changé quoi que ce soit à la situation ?

Mais aussi légitimes que soient les dénonciations de l’incurie (persistante !) de nos représentants, elles ne doivent ni nous dédouaner de nos propres bévues stratégiques et de nos choix individualistes – par lesquels nous nous sommes accommodés d’un système partiellement défaillant –, ni nous priver d’une considération plus générale de la situation, au-delà des manquements constatés.

C’est une pratique commune à tous les systèmes établis de confesser les fautes de quelques-uns, voire d’une génération entière de leurs représentants, pour sauvegarder, lorsqu’une crise majeure survient, le mode d’action et de pensée l’ayant précipitée ou amplifiée, et ayant compromis les voies de sa résolution. « Que tout change pour que rien ne change… »

Aussi, quoi que nous en pensions, le « manque de masques » ne doit-il pas focaliser toute notre attention, et nous priver d’une réflexion commune et d’une introspection sincère, en servant d’exutoire à notre sentiment d’impuissance face à la pandémie en cours. Ni nous donner l’illusion que nous aurions pu, aurions dû, et pourrions à l’avenir « être prêts ».

La notion de « manque », au demeurant, est souvent relative. Une chose qui fait défaut n’est pas nécessairement un « manque ». Indépendamment de la manière dont les choses ont été gérées et annoncées par la suite, si nous n’avions pas, au début de l’épidémie, un stock d’un bon milliard de masques (comme à l’époque où l’on redoutait la virulence de la grippe H5N1) et 15 000 ou 20 000 respirateurs premier cri prêts à l’usage, c’est aussi pour des raisons partiellement compréhensibles. À l’heure où des arbitrages budgétaires douloureux poussent sans cesse à revoir à la baisse des dépenses relevant pourtant de la nécessité immédiate (éducation, couverture sociale, justice, santé, etc.), nous devons convenir qu’il serait quelque peu absurde de constituer des stocks à même de répondre aux conditions les plus extrêmes de tous les objets et outils ayant une utilité quelconque pour tous les événements catastrophiques envisageables (et de les renouveler sans cesse – au prix d’un coût environnemental additionnel non négligeable, soit dit en passant) ! Aussi un point de vue moins accusateur pourrait-il être valablement défendu : nous n’avons pas « échoué » à avoir des masques ; nous n’en avons tout simplement pas. Ce qui ferait de ce déficit non pas une faute, mais une circonstance.

Il se trouve que c’est une épidémie qui nous a atteints, et que l’existence d’une réserve gigantesque de masques, comme il y en eût un temps, nous aurait effectivement été bien utile. Mais demain, c’est un cataclysme d’un autre ordre qui viendra nous frapper. Imaginons qu’une montée des eaux liée à un épisode climatique soudain associé à un affaissement de terrain au large de La Rochelle menace d’engloutir purement et simplement l’Île de Ré et l’Île d’Oléron dans les 24 heures. Les ponts se sont déjà effondrés, et il est urgent d’évacuer toute la population. « Ah, c’est un scandale, nous manquons de bateaux ! », serons-nous tentés de nous écrier, tandis que tous les efforts seraient faits pour faire converger vers la baie tout ce que nous comptons de navires et d’embarcations de fortune pour venir en aide aux condamnés. Mais voici que les quais s’effondrent et que la mer devient impraticable, mettant en danger la vie des valeureux sauveteurs. « Ah, c’est un scandale, nous manquons d’hélicoptères ! » Il en faudrait au moins 5000, là, tout de suite, sur les lieux !

Ne serait-il pas plus juste de dire que le fait que nous n’ayons pas 5 000 hélicoptères en attente, réservoirs emplis de carburant et pilotes aux aguets, à moins de 100 km de chacune de nos îles, n’est pas un « manque », mais simplement, là encore, une circonstance ?

Et d’ailleurs, attention, si ce sont les volcans du Massif Central qui demain se réveillent, c’est là-bas qu’il faudra disposer de moyens d’évacuation. Et pour des centaines de milliers de concitoyens, cette fois-ci ! Et – fumées et scories obligent – certainement pas par voie aérienne !

Face à l’imprévu, et dans l’urgence, on ne se lamente pas sur les options que l’on n’a pas : on fait le tour des options disponibles, et l’on répond selon les moyens accessibles.

« Oui, mais à l’évidence, l’Allemagne était mieux préparée, et si nous avions eu plus de respirateurs, nous n’aurions pas eu besoin de nous réorganiser dans l’urgence, au prix d’un stress considérable et de failles douloureuses ici et là ». C’est entendu, mais… à vrai dire, nous n’aurions nul besoin de lits de réanimations supplémentaires si nous avions un traitement efficace ! Et nous n’aurions nul besoin de traitement efficace si nous avions un vaccin ! Quel est le vrai manque ? Jusqu’au début de cette crise du coronavirus, tout allait relativement bien : nous avions suffisamment de places en réanimation et de respirateurs pour couvrir les besoins ordinaires et assurer une marge suffisante pour faire face à un vaste éventail de situations imprévues et critiques. C’est d’ailleurs une force de notre système de santé. Et cette marge de manœuvre nous a en l’occurrence donné le temps de préparer des lits de réanimation supplémentaires, qui nous ont permis (jusqu’à présent) de tenir tant bien que mal.

Mais la question n’est pas vraiment là. Et la référence constante à l’Allemagne ou tel autre pays qui se trouve (aujourd’hui) relativement épargné est symptomatique.

Ceux qui attribuent les « bons résultats » de tel ou tel pays face à la crise du COVID19 à une « meilleure gestion », diraient-ils que les départements français qui ne comptent presque aucun décès du fait du coronavirus ont mieux géré la situation ? Que le Tarn-et-Garonne, avec à ce jour 14 hospitalisations et 4 décès depuis le début de la crise, était bien mieux préparés que le Haut-Rhin, avec 675 décès ? Tous les départements n’ont-ils pas été soumis aux mêmes règles, aux mêmes efforts et aux mêmes pénuries. Mais nous le savons, les Hommes ont beaucoup de mal à accepter qu’un événement puisse échapper à leur responsabilité directe. La « chance », cela existe. La malchance aussi. C’est-à-dire la contingence, la conjonction de circonstances, la causalité externe. On se souvient encore de cette période assez touchante où l’on a vu se développer un élan de ferveur marseillaise : la ville n’enregistrant que très peu de morts, il fallait bien attribuer cette péripétie à un plus grand savoir-faire, une méthode supérieure, voire à un traitement miracle dont la seule hypothèse suffisait apparemment à ce que les gens – non pas guérissent, mais renoncent à tomber malades !

Jadis, dès qu’un tremblement de terre se produisait quelque part, il fallait qu’un dieu fût en colère. Qu’un tyran eût abusé de son pouvoir. Qu’un groupe ethnique ou qu’une nation dût en conséquence être châtiée. À l’inverse, un climat favorable aux récoltes ou un quart de siècle sans épidémie devait n’avoir pour autre cause que l’heureuse clémence d’une divinité bénie, que l’on avait convenablement implorée et servie.

Chassez le naturel, il revient au galop ! Par l’entremise d’une simple molécule, inanimée, notre société bouffie d’orgueil et d’effrayant hubris, qui croyait pouvoir tout maîtriser, tout dompter, se retrouve à genou. Pire : la voilà terrée ! (Et atterrée !) Alors, forcément, il nous faut une divinité responsable – et puisque notre société n’a plus guère de dieu qu’elle-même, il faut que ce soit notre société la coupable ! Ou tout au moins – n’allons pas trop loin tout de même, ne nous remettons pas trop vite en cause – : « nos dirigeants » !

Il ne s’agit pas de leur épargner le poids des responsabilités diverses, qu’ils auront tôt ou tard à assumer, dans la gestion de maints aspects de cette crise sans précédent. Mais de quelle valeur peuvent réellement nous être ces voix qui s’élèvent, alarmées, accusatrices et contemptrices, condamnant à tout vent notre « impréparation » ?

Plutôt que notre impréparation au coronavirus, ou à quelque autre catastrophe susceptible de survenir, n’est-ce pas plutôt notre impréparation à la remise en cause de nos certitudes et de nos modes d’être qu’il conviendrait d’examiner ? Et cette impréparation-là n’est pas aussi facilement imputable à une défaillance de « nos dirigeants », car elle est individuelle avant que d’être collective. Parce que c’est bien notre individualisme, si fier et triomphant, qui n’a cessé, à mesure que l’Homme s’est cru devenir maître et possesseur de la Nature, de contrecarrer les efforts inspirés de quelques visionnaires au fil des âges pour préparer notre espèce à la poursuite de son évolution, sans négliger la primauté de l’inconnu et de l’inattendu !

Car à dire vrai, une pandémie telle que celle qui nous touche aujourd’hui ne relève pas de l’imprévu. Ce scénario a toujours fait partie des éventualités largement commentées et documentées. Mais… parmi d’autres ! Et tout est là. Ceux qui imaginent qu’il serait possible de se prémunir de tout, partout, et à toute heure, se laissent aveugler par l’orgueil démiurgique et la passion totalitaire.

Se préparer à l’inconnu n’est pas amonceler tous les éléments de réponse à tous les périls connus d’aujourd’hui. Et se préparer à l’imprévisible n’est pas tout prévoir. Bien au contraire : c’est savoir que l’on ne peut pas tout prévoir ! Et sachant qu’on ne le peut pas (ni même se préparer à tout ce qu’on est pourtant capable de prévoir), faire en sorte d’être à même de réagir avec intelligence et lucidité lorsque l’inattendu se présentera. Mais c’est aussi accepter qu’il n’y a pas nécessairement une solution accessible à tous les problèmes – et a fortiori une solution non coûteuse.

Réactivité. Capacité d’adaptation. Là se trouve le génie de l’Homme. Son environnement change ? 1) Il s’adapte. 2) l fait en sorte de remédier à ce changement s’il le peut. 3) Il s’adapte encore…

S’il y a une leçon à tirer de tout cela, ce n’est pas celle de notre impréparation à une pandémie à coronavirus. Nous savons fort bien que nous ne sommes pas prêts à affronter dans des conditions optimales tout ce qui pourra se présenter. Nous ne pouvons pas l’être ! Il manque des masques et des moyens de tests. Il manque des digues insubmersibles. Il manque des hélicoptères. Il manque des plans d’évacuation du Massif Central. Il manque des abris antiatomiques ! (Et, l’aurions-nous oublié ?, nous manquons en premier lieu de denrées essentielles, de conditions de vie tant soit peu décentes et jusqu’à l’eau potable un peu partout sur la planète !!!)

Mais ce que l’épisode en cours pourrait opportunément nous rappeler, ce sont notamment les réalités suivantes :

  • L’Humanité demeure fragile et vulnérable, hautement dépendante de son environnement physique, chimique et biologique. Des bouleversements majeurs se produiront, dont nous ne connaissons ni la nature, ni le moment ni le lieu de manifestation, et auxquels nous ne serons pas préparés spécifiquement. Se préparer consiste donc aussi à développer des aptitudes génériques : agilité, mobilité, réactivité, solidarité ! À l’échelle individuelle, la flexibilité mentale, psychologique et matérielle est essentielle (pour tenir face aux situations douloureuses voire potentiellement terrifiantes pouvant se présenter). À l’échelle intermédiaire, la réactivité sociale et humaine est capitale (le contrat social est toujours fragile, et l’effondrement du tissu social et humain est l’un des dangers les plus immédiats et les plus dévastateurs, par son caractère hautement irréversible). À l’échelle planétaire, la disponibilité d’une force d’intervention (de tout ordre : humanitaire, sanitaire, économique, etc.) et d’une logistique partagée (de type militaire par son efficacité) est primordiale. L’humanité doit être « une » face à l’adversité !
  • Nous devons renforcer notre capacité à réagir localement, par une meilleure répartition des ressources (matérielles et intellectuelles). NB : le développement d’un tissu industriel mieux distribué au niveau national et au niveau mondial n’est pas en soi une remise en cause de « la mondialisation ». La concentration de moyens de production essentiels au niveau de la Chine – tant décriée aujourd’hui, et à si juste titre ! – n’est pas la mondialisation, mais plutôt son absurde contraire !
  • Nous devons absolument renforcer notre adaptabilité individuelle autant que collective, et surtout repenser en profondeur nos objectifs fondamentaux dans la vie qui nous est offerte. Non, nous ne sommes pas tout puissants ! Non, nous ne sommes pas des individus indépendants juxtaposés, libres de jouir des bienfaits d’une civilisation qui serait comme un état de Nature ! Nous ne pouvons pas nous contenter d’être indolemment les chasseurs-cueilleurs de la modernité – cueillant les fruits miraculeux qui poussent dans les supermarchés ou les entrepôts géants des multinationales. Nous devons retrouver l’essence de cette autre entreprise, universelle, à laquelle nous participons sans toujours en prendre la mesure : ce projet commun qui se nomme l’Humanité !

Car c’est l’essence même de l’humanité que cette crise interroge de manière salutaire. D’immenses questions qui ont été longtemps ringardisées doivent être réinvesties : quel est le sens de la vie ?, d’où vient et où va l’humanité ?, souhaitons-nous ou non poursuivre le développement du projet humain, avec ce qu’il déploie de connaissance et de participation commune à une réalité qui nous englobe et nous élève, collectivement et individuellement ?

Oui, des catastrophes se produisent et se produiront. Pandémies, cataclysmes, effondrements, guerres mondiales, ou bien d’autres. Le réchauffement climatique aura, nous le savons, des conséquences imprévisibles. Être prêt, ce n’est pas anticiper chacune des catastrophes possibles : c’est se tenir prêt à affronter ce qui viendra, quoi qu’il vienne, avec agilité autant qu’humilité, non pas pour éviter les catastrophes, mais pour sauver notre humanité : non pas l’humanité en tant qu’espèce, mais l’humanité en tant que projet !

C’est cette conscience aigüe de notre responsabilité collective et individuelle que nous devons maintenir en éveil. Quel que soit le degré auquel nous le percevons, nous ressentons tous, d’une manière ou d’une autre, une forme de lien intime avec une perspective plus vaste, qui nous rattache aux éléments les plus fondamentaux et les plus essentiels de l’expérience humaine.

De ces éléments, nous sommes infiniment dépendants, et cela ne variera pas, comme cela n’a jamais varié, ni dans l’histoire des civilisations, ni dans l’histoire immémoriale de notre espèce !

C’est pourquoi nous pouvons espérer que cette crise que nous traversons collectivement ne fera pas qu’interroger notre capacité à fabriquer des masques protecteurs par milliards, mais ravivera aussi la conscience de notre humanité commune, sans laquelle rien de tout ceci n’aurait le moindre sens, ni la moindre importance.

De cette conscience, de cette respiration-là, il est possible que nous manquions cruellement, en effet.

Mais l’avenir n’est pas écrit !