Comprendre, ou se méprendre…

plume

Au fil de discussions diverses avec des étudiants comme avec des collègues chercheurs, je me rends compte de la progression inquiétante d’une conception de la Physique très réductrice, ornementée de l’apparat flatteur d’un point de vue philosophique « progressiste » – le positivisme –, mais qui me semble être plutôt l’expression paresseuse d’un renoncement, d’un recul de l’aspiration humaine pour la connaissance.

Selon ce point de vue, le but et l’intérêt de la Physique serait : 1) de rendre compte des phénomènes observés, 2) de faire des prédictions exactes sur le comportement de la réalité physique ou quant au résultat d’expériences effectives, et 3) euh… c’est tout !
Toute autre prétention serait ignorante, grossière et archaïque.

Je ne crois pas à ce positivisme naïf, qui n’est d’ailleurs pas celui qui alimente bien plus subtilement la philosophie (je me souviens en particulier de la lecture très enrichissante qu’a pu faire Dominique Lecourt d’Auguste Comte, par exemple, montrant bien le fossé entre sa pensée et la récupération simpliste qui en est faite ici ou là).

Je ne crois pas une seconde que ce soit la simple volonté d’expliquer les phénomènes, encore moins de les prédire, qui motive les scientifiques, et les physiciens en particulier – à moins qu’ils n’aient vraiment fini par s’aliéner eux-mêmes ! Plus précisément, je ferais la distinction entre la volonté d’expliquer tel ou tel phénomène, et la volonté d’explique les phénomènes, et je dirais même la volonté d’expliquer le phénomène « phénomène », c’est-à-dire le fait qu’il y ait quelque chose comme des « phénomènes », disons la « phénoménalité du monde ».

Il y a nombre de phénomènes spécifiques que nous n’avons manifestement que faire de décrire, tandis que d’autres, infimes en apparence, voire sans incidence sur notre vie quotidienne, retiennent l’attention des chercheurs de toute sensibilité depuis des millénaires. Pourquoi, sinon parce qu’ils pressentent que ces phénomènes sont susceptibles de fournir des clés sur la structure, l’architecture intime et finalement la nature du monde physique, ou de la pensée, ou de la conscience, ou du réel ? Ce qui est visé est bien plus vaste et plus profond que l’explication descriptive et que la prédiction des phénomènes.

Si l’on prend l’exemple du comportement d’une plume dans le vent, le physicien n’a que faire de décrire et d’expliquer son mouvement exact – et, de fait, il ne saurait pas le faire ! Mais plusieurs éléments qui entrent en jeu dans ce phénomène l’intéréssent néanmoins : par exemple, que l’air invisible est constitué de matière analogue à la plume, que ses molécules sont en mouvement permanent, formant une phase fluide présentant telles ou telles propriétés génériques, que les collisions microscopiques se traduisent macroscopiquement par des forces effectives de pression, qu’il y a en réalité un lien très simple entre les caractéristiques locales et globales, que la pression, la vitesse d’écoulement, la température, etc., sont reliées d’une certaine manière qui ne diffère en rien de celle qui commande l’action mécanique la plus simple (disons la chute d’une pomme sur la tête de Newton), que la plume elle-même évolue selon un mouvement général et universel, qui nous dit quelque chose sur la structure de l’espace et du temps, sur la nature de la réalité physique, etc. Et puis, s’il est un tant soit peu philosophe et poète, il verra dans ce mouvement erratique l’opportunité d’un questionnement renouvelé sur le déterminisme et la liberté, sur le chaos déterministe, sur la possibilité de traduire une infime action locale, à la limite de ce qui serait un déterminisme stricte dans le cadre de la physique classique, en un mouvement macroscopique complexe ou ordonné, l’occasion d’une réflexion sur la nature de la volonté, sur ce que signifie « être animé », etc., etc.

Comme le poète, le physicien ne veut pas comprendre tel phénomène en un sens purement descriptif et pour ainsi dire maniaque, il veut en saisir le principe, s’en faire l’intime, l’habiter, le reconnaître dans sa vitalité, en capter le message, ne plus y être étranger, y participer, en quelque sorte, pour finalement participer au monde, en intelligence.

Je ne crois pas du tout que la description d’un phénomène particulier comme succession d’implications logiques intéresse véritablement les esprits éprits de connaissance, ou alors comme prélude à autre chose. Ce sont les principes sous-jacents qu’ils visent, et cela dans le but d’approcher la nature du monde et de la réalité. Si le phénomène de la gravitation était pleinement compris, qu’aurions-nous à tirer de l’explication de la chute de telle pomme ou du mouvement de telle étoile autour de sa compagne, dont nous ignorons même l’existence ?

Quant à faire des prédictions sur la réalité physique, ce peut être en effet un objectif pratique dans certains cas précis, mais ce n’est pas un but en soi. Il y a tant de choses que nous ne savons pas prédire, et que nous ne songeons même pas à essayer de prédire !

Qui peut raisonnablement affirmer que si l’humanité avait accès à une machine infaillible donnant la réponse exacte à toute question qui lui serait posée quant au résultat d’une expérience ou d’une opération – la machine à prédire ultime, l’oracle universel, en somme –, elle cesserait toute activité scientifique ?

D’ailleurs, les théories physiques actuelles, qu’elles soient quantiques ou relativistes, sont précises au point qu’aucune expérience n’a jamais pu les prendre en défaut : toutes les prédictions qui en sont tirées ont toujours été vérifiées aussi parfaitement que les moyens d’expérimentation nous permettent de le faire. S’arrête-t-on pour autant de chercher ? Bien au contraire : nous tentons par tous les moyens de produire et d’observer des phénomènes dont nous serions incapables de rendre compte ! Pourquoi donc ? Précisément parce que ces théories nous permettent de prédire des phénomènes, mais pas de les comprendre, et que nous ne nous satisfaisons pas de décrire ce que nous voyons : nous nous servons de ce que nous voyons pour comprendre la nature du monde, et non de notre compréhension du monde pour décrire ce que nous voyons ! Nous voulons voir ce qui nous est encore invisible, afin de comprendre ce qui nous est aujourd’hui incompréhensible.

La description du monde dont nous disposons actuellement permet des prédictions correctes, mais nous savons, du fait de son inconsistence interne, qu’elle ne se rapporte pas fidèlement à « la réalité », quelle que soit la profondeur ontologique qu’on accorde à ce terme.

Réduire la Physique à un jeu de recettes aveugles et opérationnelles, c’est l’asservir à un utilitarisme aléniant et délétère, et c’est finalement renoncer à la connaissance, qui ne peut qu’inclure, au titre même de la connaissance du monde, la connaissance de soi (et donc de la conscience qui fait des phénomènes physiques eux-mêmes des éléments de la rationalité) et la question fondamentale du réel et de ce que peut bien recouvrir une telle notion, dans les différents contextes où elle peut se poser.

Il se peut que le réel se réduise in fine au connaissable, voire à l’expérimentable, mais un tel point de vue ne peut pas être un simple postulat ou un positionnement méthodologique pratique : il doit être lui-même un objet de connaissance.