Et le temps s’emballa le long du méridien…

En voyageant le long d’un méridien, comme je viens de le faire par exemple de Groningen à Paris, on peut faire une observation intéressante.

Méridien… le mot lui-même est intéressant !

Certes, tout le monde le sait : la Terre est ronde et tourne sur elle-même autour de l’axe des pôles. Un méridien, c’est n’importe quelle ligne allant d’un pôle à l’autre, ou plus exactement, n’importe quelle ligne les joignant « au plus court », c’est-à-dire en allant « tout droit » – autant qu’il est possible à la surface d’une sphère…

Comme la Terre tourne sur elle-même, le Soleil se déplace dans le ciel au cours de la journée, se levant à l’horizon, d’un certain côté du paysage (entre le sud-est et le nord-est), montant de plus en plus haut jusqu’à un maximum, et redescendant ensuite symétriquement vers l’horizon de l’autre côté du paysage (entre le sud-ouest et le nord-ouest). Le reste du temps, c’est la nuit. Pendant le jour, il y a donc une phase montante et une phase descendante, avec au milieu, un maximum d’élévation pour le Soleil. Cet instant, ce « milieu du jour », c’est « midi » : mi-di (comme la mi-temps d’un match de foot, mais à partir du latin dies, qui veut dire « jour », comme dans lun-di – le jour de la Lune –, mar-di – le jour de Mars –, mercre-di – le jour de Mercure –, etc.).

Alors, voilà : on sait bien sûr qu’il n’est pas là même heure au même moment partout sur la Terre (il peut faire nuit au Japon ou au Brésil quand il fait jour en France), mais il se trouve qu’il est midi exactement au même instant pour tous les points situés sur le même méridien ! De fait, comme midi, méridien vient de medius (milieu) et dies (jour). Ainsi, qu’on soit près du pôle Nord en mer du Groenland, en Hollande, en France, en Algérie, ou dans l’hémisphère Sud et jusqu’en Antarctique, pourvu qu’on soit sur le même méridien, il est toujours exactement la même heure (solaire) !

J’avais parlé, dans un billet précédent, de l’expérience toujours étrange consistant à passer de l’hiver à l’été en changeant d’hémisphère. Mais celle que j’ai faite cette semaine lors d’un court voyage d’à peine 700 km n’est pas moins intéressante. Les mêmes arbres qui sont ici, à Paris, tout resplendissants de leurs feuilles tendres et claires, fraîchement épanouies sous les cieux souriant du printemps, n’avaient, à Groningen, pas la moindre pousse verdâtre au bout de leurs branches dénudées ! Et puis, en redescendant plein Sud vers Paris, c’est comme si j’avais vu le printemps exploser dans les arbres, se déployer avec ivresse, comme on rit aux éclats, condensant des semaines d’épanouissement timide en quelques heures effervescentes.

Dès les abords de l’IJsselmeer, les premiers bourgeons forçaient le bois rigide encore accroché à l’hiver. Puis, faisant toujours route vers le Sud, j’ai pu voir ces bourgeons s’allonger et se multiplier, teintant de vert jaunâtre les branches à présent relâchées et confiantes. À Amsterdam, c’étaient déjà de petites feuilles qu’on voyait orner les mêmes arbres, et puis, de plus en plus, ces feuilles s’étiraient, s’affirmaient, s’offraient à la lumière. À Anvers, on comprit qu’il n’était plus question pour elles de rester repliées, engoncées dans leur gaine. Il fallait rayonner au grand jour ! Se révéler, comme des origamis que l’on ouvre…

À Bruxelles, le crépuscule était déjà bien avancé, mais les arbres donnaient à la lumière des réverbères la pleine mesure de leur franche gaieté. Arrivé à Paris, je ne pus qu’admettre l’évidence : la vivacité végétale, l’éclosion triomphante n’étaient plus même cette ardente rumeur s’égaillant dans les branches. Le printemps n’était plus cette fougue haletante : il était là ! Entériné.

Tout étourdi encore par cet accéléré où le temps s’emballa le long du méridien – comme si Dieu s’était endormi sur la manivelle du temps et que l’orgue de Barbarie qui joue la partition saisonnière de la Terre avait avalé à la hâte un surcroît de feuilles perforées – je vous adresse de printanières pensées.

Qu’éclosent dans le vent nos rêves de lumière !

ET

Miroirs et infini…

Sans doute vous êtes-vous déjà trouvé entre deux miroirs se faisant face – par exemple dans une cabine d’essayage de vêtements, ou en jouant avec les portes doubles ou triples d’un meuble de salle de bain, ou quelque chose de ce genre…

De reflet en reflet, on s’y voit un nombre incalculable de fois, jusqu’à l’infini. C’est vertigineux, fascinant, troublant. Mais très vite, on s’aperçoit qu’en fait on ne parvient pas à voir véritablement un nombre infini d’objet, ou de nous-mêmes [je parlais hier de Narcisse : cela l’eût rendu fou, mais heureusement pour lui, les Galeries Lafayette n’existaient pas encore, ni les clips des années 70, ni les émissions de Maritie et Gilbert Carpentier, si vous voyez ce que je veux dire… ;-)].

Parce que l’infini, ce n’est pas seulement beaucoup, ou inhabituellement beaucoup ! C’est intéressant, d’ailleurs, de comprendre que les adverbes « un peu », « beaucoup » ou « énormément » sont exactement aussi éloignés de l’infini l’un que l’autre, à savoir… infiniment ! Si la « distance » entre 500 et 2000 est 1500, alors la distance entre 3 et l’infini est la même qu’entre 20000 et l’infini, ou entre cent mille milliards de milliards de milliers de centaines et l’infini : c’est l’infini !

Bref, on a beau se contorsionner jusqu’au torticolis pour modifier l’apparence des reflets en cascade qui se répercutent dans les miroirs, il y a toujours cette dérive inexorable vers les bords, ou vers notre propre reflet qui les intercepte et met alors fin au processus de démultiplication. Et puis, la dérive des images reflétées ne s’effectue pas seulement dans une direction ou dans une autre, mais aussi vers des tailles de plus en plus petites. Chaque nouveau reflet est un peu plus petit que le précédent, ce qui n’est pas étonnant, d’ailleurs, puisque c’est le même objet que l’on voit chaque fois un peu plus loin derrière le miroir, dans la profondeur de l’espace des images. Ainsi, même s’il n’y avait pas de dérive latérale, la « fuite » vers le minuscule suffirait à nous empêcher de saisir un nombre infini de reflets.

Comment remédier à tout cela, pour percevoir vraiment l’infini ?

Hmm… Voyons voir…

Puisque les images dérivent, il y aurait bien une solution : augmenter la tailles des miroirs. Mais on aura beau la doubler, la décupler ou la multiplier par mille, on ne fera jamais que doubler, décupler ou multiplier par mille le nombre des images, ce qui nous laissera toujours aussi loin de l’infini ! Une seule solution : disposer de miroirs infinis !

Première moralité : pour accéder à l’infini, il faut… de l’infini !

Mais peut-être pouvons-nous en fait empêcher que les images ne dérivent. Pour cela, il faudrait qu’on soit bien en face d’elles, et non pas légèrement sur le côté. On peut en effet s’amuser, en regardant plus ou moins en biais, à faire fuir plus ou moins vite les reflets vers les bords (ou vers nous-mêmes). Mais pour qu’ils ne fuient plus du tout, il faudrait être vraiment « pile en face » ! Mais alors… on ferait écran à la lumière ! Venant du miroir de devant, elle ne pourrait plus atteindre celui de derrière pour former une nouvelle image, sans nous traverser le corps ! Or nous ne sommes pas transparents… Aargh ! Rien à faire : on ne peut éviter la dérive, et donc la limitation du nombre d’images ! On peut en voir un grand nombre, éventuellement un très très grand nombre, mais ce sera toujours infiniment loin d’un nombre infini !

Deuxième moralité : pour accéder à l’infini, il faut… disparaître soi-même ! (Ou devenir totalement transparent.)

Mais voyons l’autre problème. Comment éviter le rétrécissement progressif des images ? Hmm. Là, c’est fatal, puisque les images se forment toujours plus loin dans l’espace merveilleux d’Alice, la perspective ne peut manquer de les faire rétrécir. Si on veut en voir une infinité, il faut se préparer à observer l’infiniment petit, jusqu’à ce que le mot « petit » n’ait plus même de sens, le point « final » étant en fait de dimension nulle.

Troisième moralité : pour accéder à l’infini, il faut… percevoir le point !

D’accord, oublions ce problème. Disons que les images ne rétrécissent plus (ou qu’on parvient effectivement à voir des points), et qu’on est finalement transparent. Pour éviter la dérive, on tâche de regarder « bien dans l’axe ». Plus on se rapproche de la direction optimale du regard, perpendiculaire aux miroirs, moins la dérive des images vers les bords est rapide, et on en voit alors de plus en plus. Mais nous savons déjà que ce n’est pas suffisant : beaucoup, vraiment beaucoup, énormément, ce n’est pas l’infini. Ce qu’on veut, c’est éviter même la plus infime des dérives. Admettons qu’on y arrive. Mais alors, c’est évident, puisqu’il n’y a pas de dérive (ni de rétrécissement), toutes les images sont bien exactement l’une au-dessus de l’autre. A-t-on a gagné ? Pas du tout ! Car alors, il n’y a plus qu’une image !!! La superposition d’une image sur elle-même, autant de fois qu’on veut, n’altèrera jamais, par définition, l’image initiale…

Quatrième moralité : quand on accède à l’infini… il n’y a plus qu’un !

Mais au fait, on a dit qu’on était transparent, sinon bien sûr on ferait écran à la lumière, et puisqu’on veut être juste en face des miroirs, il n’y aurait plus de reflets multiples du tout. D’accord, mais si on est transparent, alors que voit-on ? Pour voir quelque chose, ne serait-ce que notre propre œil qui regarde bien en face les miroirs, il faut que la lumière s’arrête dessus ! Si elle passe à travers, à l’évidence, on ne peut rien voir ! C’est comme l’air : on ne le voit pas « lui », mais les choses derrières, qui doivent être au moins partiellement opaques ! Finalement, même avec les concessions ci-dessus, si on parvient au bout du compte à voir une infinité de reflets, ce seront les reflets de rien du tout, et on ne verra donc… rien du tout ! (Une infinité de fois, peut-être, mais toujours rien du tout !)

Cinquième moralité : qu’on on accède à l’infini… c’est vide !

Bon, on pourrait s’amuser encore longtemps avec les miroirs et l’infini. Par exemple, puisque la lumière se déplace à une vitesse très grande, mais pas infinie, chaque aller-retour entre les miroirs nécessaire à la formation de l’image suivante prend un peu de temps. Infime, certes, mais si on veut vraiment un nombre infini d’images, il faudra un temps infini !

Mais sans doute vaut-il mieux faire comme les miroirs : au bout d’un moment, arrêter de réfléchir ! 😉

On s’en tiendra donc à nos cinq moralités :

L’infini, c’est l’infini !
L’infini, c’est notre effacement !
L’infini, c’est le point !
L’infini, c’est l’un !
L’infini, c’est le vide !

Et alors ? Où est-ce que je voulais en venir ? Oh, moi, nulle part !
Au départ, je voulais juste vous montrer cette étonnante photo, prise lundi dernier en gare de Groningen :

Cherchez le miroir...

Et puis, je me suis laissé prendre dans le miroir… 😉

Infiniment vôtre,

ET

Bon courage, Ségolène Royal !

Un petit clin d’œil, pour l’anecdote…

De retour de Groningen, j’ai fait ce soir une rencontre inattendue – et, pourrait-on dire, d’actualité – en descendant du train Thalys Amsterdam/Paris. Sans doute montée à Bruxelles (encore que ce ne soit qu’une supposition), Ségolène Royal avait manifestement voyagé dans le même train. En l’apercevant, juste à côté, je fus surtout frappé par sa très belle énergie, sa présence aimable et gracieuse, en un mot, son affabilité. C’est d’ailleurs ainsi que je l’ai remarquée, répondant à sa grâce par un sourire reconnaissant, pour ne m’apercevoir que plus tard qu’il s’agissait en fait de celle que les français semblent aujourd’hui préférer pour assumer la fonction présidentielle à partir de 2007.

Je m’éloigne, bien sûr, et puis, pensant aux attaques assez primaires (tiens, un amusant jeu de mot 😉 !) dont elle fait l’objet, tout particulièrement ces jours-ci, je me dis qu’il serait civil de lui signifier ouvertement ma sympathie de principe. Revenant légèrement sur mes pas, je lui adresse alors : « Permettez-moi de vous souhaiter bon courage ». À quoi elle répond un remerciement courtois d’un grand naturel et d’une grande simplicité, qui me confirme d’ailleurs ma première impression.

Au moment de m’éloigner à nouveau, je réalise que je tiens dans la main quelques fleurs, cueillies la veille dans un champ près de Groningen. J’en saisis alors une et la lui tends.

Voilà.

Bon, après coup, on peut développer un peu l’anecdote. Peut-être y a-t-il parmi vous des adeptes du langage des fleurs qui s’interrogeront sur l’espèce de celle-ci. Aie. En fait, il s’agissait d’un narcisse. Bah oui, pourquoi pas ? C’est très beau, un narcisse !

Je ne sais comment l’interpréter, bien sûr. Pour autant que j’aie pu le découvrir sur Internet, le narcisse serait symbole d’égoïsme, mais aussi de « beauté triomphante et cruelle de la jeunesse ».

Bon… Ça ne dit toujours pas grand chose, en fait. Peut-être ce symbolisme concerne-t-il plus celui qui offre la fleur que celui qui la reçoit. Ou bien peut-être concerne-t-il simplement une situation présente, générale, à conjurer plutôt qu’à s’approprier.
Bref, vous en penserez ce que vous voudrez, mais je retiens la délicatesse aimable de Ségolène Royal. Et pour ce qui est des narcisses, voici quand même ceux que j’ai gardés : 😉

Narcisses de Groningen

C’est étonnant, cette variété, non ? Le calice et la corolle sont soit de même couleur, soit de couleurs différentes, jaune, orangé, blanc, voire dégradé jaune-orange. Intéressant. Et par ailleurs, ça sent très bon !

Et si on réhabilitait les narcisses ? Disons qu’ils ne symbolisent plus l’égoïsme, mais son rejet et sa défaite ! Après tout, Narcisse est certes le jeune berger de la mythologie grecque qui fut épris de son propre reflet, mais c’est justement lorsqu’il eût cessé de vivre que poussa miraculeusement au lieu où il mourut cette fleur délicate qui porte aujourd’hui son nom !

Qu’on me permette alors de souhaiter à Ségolène Royale que ce narcisse printanier soit entre ses mains la conjuration du « chacun pour soi » qui règne trop souvent, il faut bien le dire, dans les cercles et les ellipses de la politique…

Fleurs du monde, unissez-vous !

ET

Silence, on roule !

J’ai une question à vous soumettre…
Oh, toute simple : pas de cosmologie, cette fois. Peut-être plutôt de la sociologie… 😉

J’ai découvert cet après-midi un idéogramme inattendu.

Le silence est d'or !

Me rendant par voie ferroviaire d’Amsterdam à Groningen – aux Pays-Bas, donc –, j’ai dû changer de train quelque part entre les deux, à Amersfoort. Au cours de la première partie du voyage, j’étais assis derrière un anglais et une anglaise, probablement collègues de travail, dans le plus pur style british. Distinction exemplaire, courtoisie inégalable, articulation parfaite, intonations impeccables… comme sur une cassette de méthode linguistique ! Notre gentleman faisait peut-être un usage quelque peu excessif de ce qui semblait chez lui être un pilier majeur de l’art de la conversation : l’étonnement !

Devant tant de civilité, je n’ai pas eu l’inélégance d’écouter ce qu’ils se disaient, mais on eût pu penser qu’une véritable révolution se déroulait dans l’esprit de mon sémillant compagnon de voyage. Je pense qu’il a été surpris trois fois par minutes pendant pratiquement 45 minutes. Mais pas de « Ah bon ? Pas possible ! », ni de « C’est pas vrai ! », « Sans blague ! », « Non, j’te crois pas ! ». Nenni. Simplement quelques « Oh, really ? » bien appuyés, des « Oh, I see… » bien cadencés, ou des « Oh, really, is it ? » bien arpégés…

Mais je m’égare. Toujours est-il que, distingué ou non, un fond sonore, léger mais lancinant, avait insensiblement envahi mon espace de réflexion. Pas de quoi s’alarmer, cependant. On ne va tout de même pas devenir un vieux schnock ! Il suffit d’accroître un peu sa concentration, et le voyage continue…

À Amersfoort, donc, je change de train… et mes compagnons de voyages aussi ! Même wagon, mais cette fois deux sièges derrière le mien ! Et c’est reparti pour un flot ininterrompu de paroles et d’intonations (je me demande d’ailleurs si, parfois, l’intonation seule ne tient pas lieu de parole – s’il y a un anglais dans la salle, son avis m’interresse ! 😉 ). Je n’y prêtais déjà plus attention depuis cinq minutes au moins lorsqu’un autre voyageur, tout aussi courtoisement, explique à nos deux amis qu’ils sont dans un wagon silencieux, et qu’ils ne peuvent donc pas parler. Levant l’oreille de mon cahier (si je puis dire), je l’entends dire alors que vraiment, dans ce wagon, c’est spécial, pas de musique, pas de téléphone, pas de discussions ! Un instant, je me suis dit : « il est très fort, ce type : il voit qu’ils ne sont pas du coin, et il y va au bluff ! ». Mais très vite j’entends qu’il leur montre de petits signes au-dessus de chaque fenêtre. Je lève alors les yeux au-dessus de la mienne. Deux signes, en effet : un téléphone barré de rouge, et un index devant la bouche d’un visage stylisé, qui semble dire gentiment « chut ! ».

Silence, on roule !

Les deux anglais s’excusent alors, disant qu’ils ne savaient pas. L’autre dit non, non, je vous en prie, je suis désolé. Pas du tout, au contraire, toutes nos excuses. Merci. Merci à vous. Bon voyage. Et sur ce les deux voyageurs se lèvent et vont poursuivre leur conversation dans un wagon approprié.

Première réaction, un peu idiote (comme un réflexe) : « eh ben dites donc, ça rigole pas aux Pays-Bas ! »

Mais très vite, dès que la porte se referme en bout de compartiment, je suis comme envahi par le délice du silence ! Un silence relatif, certes – nous sommes tout de même dans un train ! – mais le simple fait de ne pas avoir à lutter inconsciemment contre la conversation d’autres voyageurs procure un appréciable sentiment d’aise. Je l’accueille comme un repos.

Alors, voilà ma question : qu’en pensez-vous ? Faut-il généraliser l’usage de ces « wagons sans parole » ?

Tout de suite après la première, ma deuxième réaction a été : « aie aie aie, si on est obligé d’imposer le silence par la loi pour voyager un peu tranquille, c’est que la société va bien mal ! D’un côté, il faut que nous soyons devenus de sacrés vieux acariâtres pour ne pas supporter la moindre conversation ! De l’autre, il doit décidemment nous rester bien peu de sens civique pour qu’il ne nous vienne pas à l’idée spontanément de ne pas empoisonner nos voisins de nos vains bavardages ! ». Je m’apprêtais donc à répondre « non » à la question posée.

Seulement voilà – et c’est ce qui m’a intéressé dans cette « expérience » : les deux compagnons de voyages n’avaient pas du tout le profil du fauteur de trouble et d’incivilité. De fait, leur discussion était plutôt discrète (rien à voir avec ces inévitables téléphoneux du RER qui racontent au wagon entier le détail de leur emploi du temps de la journée, se donnent bruyamment le beau rôle dans toutes sortes de situations insignifiantes – quand ce n’est pas carrément un auto-certificat de sainteté œcuménique -, ou décrivent par le menu je ne sais quelle intervention chirurgicale subie par leur belle sœur – une horreur !).

Mais aussi discrète et courtoise fût-elle, il faut bien reconnaître que cette conversation ininterrompue était une gêne latente pour l’entourage. Tout à fait supportable, bien sûr (et à vrai dire, il ne me serait jamais venu à l’idée qu’on pouvait s’en plaindre), mais gênante malgré tout (car il n’est pas douteux qu’elle allait se poursuivre encore une heure pleine, jusqu’à Groningen). Alors voilà. Peut-être n’est-il pas si idiot, finalement, de réserver un wagon pour ceux qui souhaitent lire, travailler, dormir, ou apprécier le paysage en silence, en permettant aux autres de discuter ailleurs. Le silence serait alors un luxe que chacun peut s’offrir, suivant son humeur du moment.

Il ne s’agit pas – j’espère ! – de faire la chasse aux joyeux compagnons épris de conversation et généreux en amabilités orales, ni d’interdire de temps à autre quelques échanges courtois, même entre voyageurs du silence. Mais tout comme on ne saurait renoncer au charme – que dis-je, à la splendeur inimitable ! – de ces vastes bibliothèques où le bois longuement travaillé par les ans résonne chaque jour un peu plus des maints échos superposés de plusieurs siècles de silence, ces wagons sans parole (et sans portable !) mériteraient peut-être de faire leur apparition dans le paysage ferroviaire français… 😉

Bon, sinon, on le savait déjà, mais… les Pays-Bas, c’est plat !

Non, je veux dire, vraiment plat ! Gare à l’augmentation du niveau de la mer…

C’est étrange, d’ailleurs, de se dire qu’on ne doit constamment d’avoir les pieds au sec qu’à quelques digues à l’avenir énigmatique, quoi qu’on en dise. Je vous écris en ce moment même, d’en dessous du niveau de la mer !

Alors, glou.., à bient… Glou glou glou

ET

Question à Stephen Hawking

Le temps, l’origine, la cosmologie…

Dans le billet précédent, je m’interrogeais un peu sur ce que peut être un questionnement capital, ou fondamental, et sur les différences qui existent entre les centres d’intérêt majeurs des uns et des autres. De fait, ce qui est très important pour certains peut paraître futile à d’autres.

Une question notoirement capitale – historiquement capitale, pourrait-on dire – est la question des origines. Mais ce qu’on entend par origine peut être très variable ! D’une civilisation à l’autre, d’une époque à l’autre, la cosmogonie revêt des formes très diverses, un mythe chassant l’autre, une représentation faisant place à la suivante, un cadre général remplaçant le précédent, ou s’y surimposant, ou coexistant avec lui…

Pour ceux que ça intéresserait, je signale un « événement » qui aura lieu le vendredi 5 mai (pour la communauté scientifique) et le samedi 6 mai (pour le grand public, comme on dit un peu bêtement). Il s’agit de l’inauguration du laboratoire APC, de l’université Denis Diderot (Paris 7) et du CNRS. « APC » veut dire « AstroParticules et Cosmologie ». Le terme « astroparticules » désigne une discipline charnière entre l’astrophysique (notamment l’astrophysique des hautes énergies) et la physique des particules (en gros, c’est dans ce domaine très ouvert et pluridisciplinaire que se situent l’essentiel de mes recherches). Quant à la cosmologie, c’est la science de la forme globale de l’univers, à la fois dans l’espace et dans le temps (ce qui inclut donc son évolution, et donc éventuellement son origine et sa fin).

Voilà donc un laboratoire aux activités passionnantes, n’est-ce pas ? (Il est probable que je le rejoigne très prochainement 😉 …)

Mais les passions sont relatives, et certains pourront considérer légitimement que ces questions sont de peu d’intérêt pratique, qu’elles sont anachroniques (compte tenu de la situation des hommes et du monde), ou bien fumeuses, voire illusoires. Quoi qu’il en soit, pour ceux qui se sentent intéressés, le programme scientifique de la journée du 6 mai aura peut-être de quoi susciter leur intérêt : quatre conférences, tout d’abord de notre cher Jim Cronin – père de l’Observatoire Pierre Auger (le détecteur de rayons cosmiques ultra-énergétiques, en Argentine, dont il faudra que je vous parle un jour…), et par ailleurs prix Nobel de Physique ! – puis une conférence de Gabriele Veneziano, professeur au Collège de France, et surtout très grand physicien, père de la fameuse « théorie des cordes » (un des cadres les plus fructueux de la physique moderne), ensuite, une conférence de Jacques Paul, membre fondateur de l’APC, justement, et père de l’astronomie gamma en France, et enfin une conférence de Stephen Hawking, que l’on ne présente plus, et dont les travaux sur la relativité générale, les trous noirs et l’origine de l’univers justifient pleinement la considération exceptionnelle de ses pairs (et du grand public – encore lui 😉 ).

Si vous êtes intéressés par cette quadruple conférence assez exceptionnelle, vous pouvez y assister (à la Bibliothèque Nationale de France, à Paris). Il suffit (en principe) de vous inscrire ici.

Bref, je referme cette parenthèse.
Pour reprendre le fil du questionnement sur le sens et la portée du questionnement lui-même, je me demande comment mes collègues situent leurs interrogations scientifiques dans l’histoire de la pensée, d’une part, et dans l’histoire de la conscience, d’autre part (en ne donnant d’ailleurs pas forcément ici un sens temporel, et encore moins linéaire, au mot histoire).

Du coup, comme il est possible, en s’inscrivant sur le site web ci-dessus, de poser une question par Internet à Stephen Hawking (à laquelle il répondra peut-être à l’issu de son intervention sur l’origine de l’univers), j’ai posé la question suivante :

La question de l’origine de l’univers est principalement soulevée en Physique en relation avec le « temps ». Pensez-vous que la cosmologie pourra à terme élargir sa perspective historique ? Dans quelle mesure l’ontologie peut-elle être considérée comme faisant partie de la Physique ?

J’imagine qu’il ne pourra pas répondre à toutes les questions. Mais s’il répond (et s’il comprend que la question porte sur un autre type d’origine – non pas temporel, mais ontologique – du monde physique), je vous tiendrai au courant !

En attendant, le temps poursuit sa course sur la planète Terre.

À Paris, c’est le printemps, les soirs s’allongent comme les saules…
Saule parisien, sur l'île de la Cité
Lumineusement !
ET

Questions relativement essentielles ou essentiellement relatives…

Les choses qui arrivent ont-elles un sens ?

Il semble que chacun ait sa propre opinion sur ce qui fait sens, ce qui peut faire sens ou ce qui devrait faire sens. De même, certains d’entre nous se posent des questions qui n’émeuvent apparemment pas les autres, et réciproquement.

Qu’est-ce qui fait qu’on se pose telle question plutôt que telle autre ? Que tel sujet nous intéresse au plus haut point, et pas tel autre – quand bien même notre voisin le juge de la plus haute importance ?

On peut probablement dire que les questions qui nous taraudent ou qui nous motivent sont celles qui nous paraissent receler un sens profond, qui promettent de constituer une clé nous permettant d’accéder à une représentation plus globale du monde, par exemple, en mettant en place divers éléments d’un même puzzle, en permettant d’articuler des aspects apparemment distincts de la réalité, mais dont on pressent qu’ils sont liés de manière intime.

Mais il faut bien constater que nos intuitions sur ce qui est crucial et ce qui ne l’est pas sont très diverses. Est-ce à dire que les questions que l’on juge essentielles sont éminemment personnelles ? Sans doute dépendent-elle de notre histoire, de notre représentation actuelle du monde. Il est un fait qu’au cours de notre vie, les questions que nous nous posons évoluent considérablement. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’on abandonne parfois certaines questions qu’on jugeait capitale, alors même qu’aucune réponse ne nous a été apportée ! Simplement, on cesse de penser que telle question est pertinente. Soit on a compris (ou cru comprendre) qu’elle ne l’était pas. Soit on en a identifié de plus profondes encore. Soit on l’a en quelque sorte oublié en chemin, nos centres d’intérêt ayant dérivé, brutalement ou imperceptiblement. Il y aurait sans doute des choses à apprendre sur nous-mêmes en observant l’évolution de nos questions fondamentales…

Mais il y a aussi certaines questions qui s’imposent à un grand nombre de gens avec une force comparable. Là encore, ces questions sont toujours datées, au sens où elles émergent en relation avec des connaissances ou des événements préalables (de manière évidente, elles ne peuvent se poser que lorsque les notions qui permettent de les formuler sont connues et assimilées). Mais certaines questions scientifiques, par exemple, semblent faire pratiquement l’unanimité à une époque donnée, parmi une communauté de chercheurs partageant une culture commune. C’est ainsi que sont régulièrement formulées des questions ou des problèmes clés, dans telle ou telle discipline, et que des expériences ou des missions parfois très coûteuses sont engagées, sur la base d’un consensus quant à l’importance des résultats attendus, au cœur d’un dispositif théorique global.

Est-ce à dire pourtant que ces questions sont vraiment essentielles ? Probablement pas. Il ne saurait y avoir de réelle objectivité dans l’évaluation de la pertinence d’une question, parce que ne pourrait être que relativement à un contexte donné, et que ce contexte est lui-même en parti subjectif, dépendant des intuitions des uns et des autres. Au fond, je pense que chacun sait – ou devrait savoir – que la question qu’il se pose, même avec tant de force, n’est pas vraiment la question fondamentale. Cela peut d’ailleurs l’inciter à garder une oreille attentive et l’esprit ouvert à d’autres questions qui pourraient se présenter, et qui porteraient plus loin, ou bien contourneraient le problème opportunément, ou bien simplement mèneraient tout à fait ailleurs, mais peut-être sur une voie plus riche encore. Il n’est jamais bon de s’accrocher à un problème : la rigidité d’esprit est souvent le principal obstacle au progrès personnel ou collectif.

Plus généralement, il me semble que chaque question cruciale qui émerge (à un moment donné, dans un lieu et dans un contexte donnés, pour une personne ou un groupe de personnes donné) n’est jamais qu’une question intermédiaire, qu’on suppose pouvoir nous conduire à quelque chose de plus fondamental, de plus vaste, de plus essentiel pour nous. Peut-être y a-t-il une question ultime, mais d’une certaine façon nous estimons qu’une telle question n’est pas inaccessible directement, ou bien (ce qui revient au même) que nous ne sommes pas prêts pour l’affronter, ou simplement la comprendre. Alors nous cheminons, et ce chemin nous mène de question cruciale en question cruciale, sur une route souvent sinueuse, et pouvant présenter de nombreux embranchements, tantôt divergents, tantôt convergents.

C’est ainsi qu’à un moment donné sur la planète, les questions que se posent les gens peuvent être très diverses, d’une civilisation à l’autre, d’une culture à l’autre, et même d’une personne à l’autre au sein de la même société. L’un va se demander avec ardeur quel peut bien être le sens de tel rêve qui lui a semblé particulièrement signifiant, quand l’autre considérera que ça n’a pas la moindre importance, que cela relève du hasard, ou d’une contingence insignifiante. Inversement, ce dernier pourra se demander pourquoi telle fleur a treize pétales exactement, alors le premier se contentera parfaitement d’un simple « c’est comme ça »… Un autre se demandera pourquoi le morceau de journal qu’il vient de trouver par terre porte un bout de titre « …TTENTIO… AUX ARR… » et le numéro de page 6, alors que nous sommes le 6 juin, et qu’il y a justement 6 lettres à son nom et à son prénom, et trouvera totalement saugrenu que son voisin s’interroge sur le fait que l’espace ait trois dimensions, plutôt que 7 ou 16.

Il n’est pas rare de voir les uns sourire – voire s’offusquer ! – des questions que se posent les autres.

Ils ont tort, assurément ! Mais, obnubilé par ses propres « questions cruciales », chacun considère que celui qui ne se les pose pas est un ignorant – soit qu’il ne voie pas que ses questions sont en réalité stupides, soit qu’il n’aie pas l’intelligence ou la connaissance lui permettant de voir que celles-ci sont plus profondes que celles-là.

Sans doute est-ce la rançon de la fièvre avec laquelle nous tendons à nous poser les questions que nous jugeons capitales, et sans doute cette fièvre a-t-elle aussi son utilité, puisqu’elle nous enjoint à consacrer une attention et des efforts considérables à son étude, laquelle est bel et bien susceptible de nous faire avancer – et même, dans certains cas (rares, hélas !), de faire avancer de nombreuses personnes. Mais lorsque les tensions montent entre les uns et les autres, voire en nous-mêmes, il est peut-être bon de se souvenir un peu de la relativité foncière des questions particulières, et même des problématiques générales. L’étymologie du verbe « obnubiler » devrait pouvoir nous y aider 😉 Le latin « obnubilare » signifie « recouvrir de nuages » (comme dans nébuleux…) : à coup sûr, de quoi nous empêcher d’y voir clair !

Et si nous avons momentanément des centres d’intérêt divergents, sans doute n’est-il pas inutile non plus de considérer que nous avons probablement tous, au fond, les mêmes interrogations essentielles, ou peut-être – qui sait ? – la même question ultime (s’il y en a une), qui pourrait être quelque chose comme « qui suis-je ? », ou bien « qu’est-ce que la réalité ? », « qu’est-ce que la conscience », ou plus sûrement encore : « que veut dire être ? ».

Ces questions sont sans doute au cœur de la nature humaine, voire de la conscience, au sens le plus général qui soit. Elles me rappellent en tout cas la devise inégalable des Humains Associés : « n’allons pas vers ce qui nous divise, mais vers ce qui nous unit ! »…

ET

Hanami

Hanami parisien !

Bon, bien sûr, ce n’est pas Kyoto. Le ciel au-dessus de ces branches n’est pas imprégné des subtils encens filtrant à travers les toits galbés des temples zen. Mais la géographie ne limite que l’esprit qui s’y laisse enfermer !

Hanami parisien !

Il n’y a pas de section « langues et cultures orientales » à l’Université d’Orsay, mais rien n’empêche de s’attarder un peu sur l’un des parkings du campus, pour contempler la splendeur universelle du printemps et pratiquer, l’âme recueillie, l’hanami…

Hanami parisien !

C’est beau, un cerisier en fleur !

Entre nous, chers lecteurs à l’esprit vagabond et sensible, ne trouvez-vous pas qu’il y a aussi dans la nébuleuse d’Orion comme une invitation secrète à un long hanami cosmique ?

[Ô délicat enchantement ! Un jour, je vous parlerai des cerisiers en fleurs sur la troisième planète de kappa Orionis…]

ET