Par la Nature, heureux…

On dit que lorsque la mort s’en vient, qu’elle se fait vraiment imminente et qu’on en perçoit l’inéluctabilité foncière, on l’accepte avec paix et sérénité, peut-être même avec la sorte de bonheur qu’évoque Rimbaud dans Sensation : « Par la Nature, heureux comme avec une femme ». Par la Nature, heureux… Je me disais que ce qui permet à la mort, sinon d’être agréable, du moins d’être ainsi agréée par l’Homme (même le plus agnostique), c’est probablement son implacabilité même. Si elle était soumise à la contingence, si elle dépendait du bon vouloir d’un être, fût-il divin, le scandale qu’elle représente ne pourrait sans doute pas être dissipé. Mais à l’heure de sa venue, et presque par définition, la mort est implacable en ce sens qu’il n’est pas même de son ressort de différer. Elle est, tout simplement — « Par la Nature » — et cette perception la rend en quelque sorte humaine. Peut-être l’abandon qui l’accompagne est-il alors cet abandon spontané au mouvement de la Nature.

Enfin, je ne sais pas…
Je réfléchissais simplement à la situation du monde, à sa complexité, tentant d’atteindre une perspective qui lui donnerait un sens ou qui pourrait faire surgir un peu d’optimisme. Et puis je me suis souvenu de cette réplique de Jean-Pierre Marielle dans un film de Claude Berry (dont j’ai oublié le titre) : « Ton optimisme est plus tragique que mon pessimisme ! ».

C’est vrai. Dans la situation présente, il n’est de place pour l’optimisme, qui ne pourrait trahir qu’un tragique aveuglement ou une dénégation contreproductive de la réalité. Mais paradoxalement la perception de l’inéluctabilité du désastre, sous une forme ou sous une autre (plus sûrement sous l’une et l’autre), fait surgir une forme de paix consciente. On dirait que, dans le registre qui lui est propre, l’abandon de l’esprit à la vérité d’une situation coïncide avec l’abandon de la conscience à l’être, ou dans un autre registre encore, avec l’abandon de la vie au flot de la Nature.

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Arthur Rimbaud

Honte et indignité

À la stupéfaction avait d’abord succédé la déception, mais voici maintenant la honte !

Que des entreprises comme Carrefour ou Nestlé aient pu utiliser la situation provoquée par ces fameux dessins danois comme argument commercial m’emplit de tristesse et de honte. Comment le croire ? Ils ont fait paraître des publicités anti-danoises dans des journaux arabes et ont appliqué eux-mêmes ce boycott insensé des produits danois… mais seulement dans des supermarchés du monde arabe, bien sûr ! Tout est bon pour ce capitalisme délirant qui se porte, peut-être sans même s’en rendre compte (croyant simplement pouvoir tenir le business en dehors de la politique), au cœur de l’ignoble : « Non, non, on n’est pas comme eux, comme ces maudits blasphémateurs, ces mécréants racistes, ces coupables impies. Oui, oui, condamnez-les, assassinez-les, mais s’il vous plaît, continuez à acheter nos produits ! ».

Puisque manifestement les intérêts commerciaux doivent toujours être placés au-dessus de toute réflexion sur les valeurs humaines, il n’est probablement pas étonnant que ces valeurs soient d’une part laissées à l’abandon là où elles sont parvenues à se manifester après de siècles de lutte, et d’autre part attaquées farouchement là où les dirigeants en place n’ont nul désir de les voir se manifester. Et c’est le paradoxe inouï de la situation : ce capitalisme qu’on dit sauvage, mais qu’il faudrait songer à qualifier de barbare, est justement un des éléments principaux qui justifient – à raison, cette fois ! – le rejet catégorique de la culture occidentale dans certaines parties du monde. Et, bien entendu, « nous » (qui tentons, dans la mesure de nos moyens, de penser la situation à une échelle plus globale et plus humaine) sommes pris entre deux courants absurdes qui se croient tellement opposés l’un à l’autre qu’ils ne comprennent pas que nous puissions les rejeter l’un et l’autre.

Business is business. Surtout ne pas prendre parti. Mais quand comprendrons-nous enfin que ne pas prendre parti dans une situation de guerre ouverte revient systématiquement à prendre le parti de (celui qu’on perçoit comme) le plus directement menaçant ? C’est tellement facile de retirer les produits danois de ses rayons en Égypte ! Et c’est tellement facile aussi de les y laisser… au Danemark ! L’argument, on le devine aisément : « nous ne faisons pas de politique, nous nous adaptons au client, nous sommes là pour le satisfaire… » !

Le pire, c’est que dans la logique qui s’est installée depuis maintenant de nombreuses années, on serait presque tenté d’admettre que ce genre d’attitude est inévitable. Mais dans une période où les situations se cristallisent, comme les drames se nouent et se révèlent dans les tragédies grecques, il est tout aussi inévitable que les contradictions engendrées par cette attitude ne puissent plus être esquivées. Bientôt, demain peut-être, il ne suffira plus, pour le client du Caire, que Carrefour retire ses produits danois des étalages au Caire : il exigera aussi qu’ils les retirent à Copenhague. Et inversement, le client danois boycottera Carrefour qui boycotte ses produits à Ryad. Les petits arrangements entre malfaiteurs sont parvenus à leur terme, car le niveau d’absurdité atteint devient visible même aux plus endormis.

Euh… à vrai dire, cette dernière phrase me paraît sonner faux !

Non, manifestement, l’absurdité n’est pas encore apparue à la plupart d’entre nous sur cette Terre. Inutile de nous leurrer. Chacun préfère le calme et la tranquillité, qui n’est rien d’autre que la mort !
Honte ! Honte à nous ! Honte et indignité devant l’âme humaine !

Hier, à 19h25 exactement, heure française, j’ai aperçu du coin de l’œil un point lumineux s’enflammer dans le ciel. J’ai tourné la tête : il était énorme, intense et tombait longuement, avec une parfaite verticalité sur l’horizon sud. Son feu durait, durait, durait encore : c’était incroyable ! À un moment, et c’est la première fois que je ressens cela avec une étoile filante, j’ai été saisi d’effroi. Une peur réflexe, biologique sans doute. Ce trait de lumière ne s’arrêtait pas : je me suis dit un instant qu’il allait toucher le sol ! C’était vraiment incroyable. Et puis finalement non.

Quelqu’un d’autre a-t-il vu ce… je n’ose pas dire « ce doigt de Dieu s’abattant sur la Terre », ça ferait s’étouffer mes collègues scientifiques. Non, non, c’est complètement idiot. Heureusement, d’ailleurs ! Car c’eut été le doigt d’un dieu bien inquiétant : après quelques secondes de saisissement, je parcourus du regard ce ciel, d’une limpidité parfaite, pour me repérer rapidement et orienter le phénomène, et je découvris que le trait lumineux qui s’était ainsi abattu verticalement sur l’horizon provenait directement… de Mars !

ET

Déception et responsabilité

Quelle déception de voir nos représentants politiques, de tous bords, abdiquer chaque jour un peu plus les principes les plus fertiles et les plus dynamiques de notre société ! Ces mêmes valeurs qui nous ont fait hier nous dresser avec force (et très officiellement !) contre l’agression américaine en Irak, devraient aujourd’hui nous commander de ne rien céder au chantage de la terreur – et surtout pas nos quelques lumières décidément chancelantes ! Ne serions-nous capables que de domination ou de fuite, que d’arrogance ou de docilité ?

On nous dit ou l’on nous laisse entendre qu’il serait tout à fait irresponsable d’être simplement ce que nous sommes. N’est-ce pas invraisemblable, aujourd’hui encore, d’entendre George W. Bush (oui, oui, celui de la guerre en Irak !) et Vladimir Poutine (oui, oui, celui de la guerre en Tchétchénie ! ) donner des leçons de modération (!!!) au Danemark ? Et tout cela sous le regard contrit d’une Europe absentée…

Probablement disposent-ils d’informations spécifiques sur le caractère éminemment explosif de la situation. Mais il n’y a qu’une seule réponse acceptable : « Et alors ? » ! Quelles que puissent être les menaces, manifestes ou latentes, il est illusoire de penser que notre recul les feront disparaître.

À l’heure où se multiplient les appels à la « responsabilité » — qu’on se garde bien de nous définir en termes explicites, d’ailleurs… — rappelons-nous aussi cette suggestion de Winston Churchill :

« Perharps it is better to be irresponsible and right than to be responsible and wrong. »
[« Peut-être est-il préférable d’être irresponsable et d’avoir raison, que d’être responsable et d’avoir tort. »]

ET

Pas de répit

Non, finalement, pas de répit.

L’escalade continue. Quoique, à vrai dire, je ne sais pas s’il faut parler d’escalade. Ce terme convient mieux à une situation où, dans un va-et-vient incessant, deux camps se radicalisent l’un face à l’autre et vont chaque fois plus loin dans la provocation et la dénégation de l’autre. Il me semble ici que le camp des accusateurs outragés se radicalise unilatéralement, prenant appui sur la manifestation de haine de la veille pour intensifier l’appel au meurtre du lendemain, comme si les foules hurlantes s’escaladaient elles-mêmes.

La fièvre ne retombe pas, mais comment le pourrait-elle ? Aucun appel au calme n’a été lancé du côté des populations jetées à âme perdue dans cette effroyable explosion de violence aveugle. Les gouvernements concernés n’ont fait qu’encourager les manifestations, exacerber les haines et parfois même ajouter des motifs insensés à des motifs douteux. Les rares voix courageuses (héroïques ?) qui ont tenté de lancer un appel à un peu de raison se sont vues étranglées et jetées en prison. Pourquoi la folie prendrait-elle fin ?

Mais face à une telle auto-escalade vers le désastre, le silence timide, transi ou panique des démocrates officiels n’est-il pas moins coupable ? Je suis effaré par la capitulation implicite des représentants autorisés de nos valeurs les plus précieuses et si chèrement gagnées au cour des siècles !

Il y a plus de siècles, Benjamin Franklin prononçait ces paroles lourdes et prophétiques (lues sur le forum des HA) :

Ceux qui sont prêts à sacrifier un peu de libertés fondamentales en échange d’un peu de sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre.

Il me souvient également ces vers de Yeats, tirés de son poème « The second birth » (la seconde naissance), sur la naissance de l’antéchrist, vingt siècles après celle de Jésus :

the best lack any conviction, while the worst
are full of passionate intensity

(Les meilleurs manquent de tout conviction, tandis que les pires
sont pleins d’intensité passionnée…)

Les voies de l’évolution sont impénétrables : les autruches n’ont que des simulacres d’ailes et ne savent plus voler depuis longtemps, mais je crois qu’elles sont menacées de disparition pour de bon !

Faut-il s’en alarmer ? Inutile de pondre de beaux gros œufs parfaits qu’on range dans les vitrines : il est temps de sortir nos têtes du sable !

ET

Relever de soleil

Vol AF 7552, 17h45, Paris/Montpellier, dimanche 5 février

À la faveur d’un léger retard au décollage, j’eus ce soir l’occasion d’assister à ce spectacle dont je m’étais déjà enthousiasmé il y a quelques années, au dessus de l’aéroport d’Athènes : un « relever de Soleil » !

La Terre tourne sur elle-même – c’est un scoop ! – et nous entraîne chaque soir imperturbablement des lieux faisant face au Soleil vers ceux d’où il nous est masqué, s’ouvrant sur l’autre moitié de l’espace, dans l’infini du ciel étoilé. Ainsi passant à proprement parler dans l’ombre de la Terre, nous quittons le jour pour la nuit.

Le Soleil venait juste de se coucher sur Orly lorsque l’avion prit son envol. « Se coucher », c’est passer sous l’horizon, n’est-ce pas ? Seulement, la Terre est ronde – un autre scoop ! – et l’horizon n’est pas la projection d’un infini qui s’étendrait sans limite devant nous, mais simplement le point où notre regard rasant caresse le bord incurvé de la Terre qui, au-delà, s’affaisse hors de la vue. Un géant, de son regard altier, peut ainsi apercevoir à tout moment, un peu plus loin que nous, quelques arpents de Terre qui nous restent cachés. N’est-ce pas pour cette raison que le navigateur soucieux de repérer au plus tôt les rivages se perche sur la hune ?

Ainsi, prenant de l’altitude, nous voyons l’horizon reculer. Tant et si bien qu’en s’élevant suffisamment, immédiatement après le coucher du Soleil, il est possible de le voir… se relever ! C’est exactement ce dont je fus témoin ce soir. Par son ascension rapide, l’appareil sembla comme immobiliser le temps, puis faire tourner notre Terre à l’envers ! Le Soleil surgit alors de l’horizon sud-ouest qui venait à peine de l’engloutir, et par un lever occidental (un « relever » !) des plus paradoxaux, gagna de la hauteur.

Mais ayant finalement atteint son altitude de croisière, l’avion ne put lutter plus longtemps contre la rotation terrestre, et le Soleil commença de descendre à nouveau. Il allait bientôt se coucher pour de bon : les géants eux-mêmes ont leurs horizons !

***

Sans doute avons-nous besoin nous aussi, quand une situation devient confuse, de quitter le plan immédiat où ses différents aspects s’entremêlent, et de prendre un peu de hauteur pour faire jaillir sur elle une lumière nouvelle.

Rien à voir avec l’actualité, bien sûr…
Mais il arrive en effet que l’horizon obscurci redevienne plus clair… Oh, pour un temps seulement, certes – la sombre récolte des moissons obscures n’est pas moins inévitable que la rotation de la Terre – mais loisible à chacun de mettre au service de sa propre lumière le sursis qui lui est alors accordé. Quand d’autres fourbiront leurs armes, tâchons de fourbir patiemment nos âmes.

Jeu de mot sublime, n’est-ce pas ? C’est aux Humains Associés que je le dois ! En 1989, ils affichaient sur les murs de nos villes, en marge des « célébrations du bicentenaire » (nous sensibilisant ainsi à d’autres révolutions plus salutaires encore), cet inégalable et imprescriptible appel : « Aux âmes, citoyens ! ».

***

Ce soir, dans le ciel de Montpellier comme partout ailleurs sur la Terre, la Lune était à la moitié de sa phase ascendante : « premier quartier », comme on dit (pour une belle raison, qui échappe pourtant aux inattentifs). Mi ombre, mi lumière. Parfaitement partagée. Et juste à ses côtés, en une presque parfaite conjonction, un point brillant et rouge : une planète Mars. À l’aplomb de la Place de la Comédie (humaine !) : la guerre, l’ombre, la lumière, en un ballet suspendu, incertain, peut-être un répit, peut-être un embrasement…

Rien à voir avec l’actualité, bien sûr…

Le ciel s’ébranle…

Inutile de paraphraser l’évidence.
Quatre mots suffiront : nous sommes en guerre !
Plutôt que de dupliquer les informations ou reproduire les nombreux commentaires tout aussi justement inquiets que pertinents, incrédules que lucides, je vous invite instamment, si ce n’est déjà fait, à consulter les forums des Humains Associés, notamment le fil dédié à cette fameuse « affaire des caricatures », ainsi que les blogs associés.

J’en reproduis simplement la mise en garde avisée de Voltaire : « Dieu ne doit point pâtir des sottises du prêtre. »

Car ne nous y trompons pas : l’enjeu n’est nullement religieux, encore moins philosophique. Le croyant sincère, le chercheur de vérité, le scientifique curieux du monde, le poète épris de réalité et le mystique pénétrant ont toujours été les premières victimes de l’obscurantisme. Cet autre fil n’est pas moins essentiel à la compréhension des enjeux incontournables de la guerre en cours.

Au soir où les astres s’abîment
À l’horizon de la démence
Quel ciel accueillera nos hymnes ?

Quel cirque lunaire impassible
Captant nos espaces limpides
Et nos éphémères naissances

Ouvrira son corps de lumière
Et dans la clarté de l’éther
Recevra notre âme candide ?

Dans les lourdes nuits qui se pressent
Le ciel est-il une promesse ?

Ivres de voûtes indicibles
Arquées sur des mers intégrales
Nous étoilons nos froids empires

Et sous les foudres, dans les râles
Nous osons la brise légère
Effleurant fugace nos lyres.

Mais dans le sommeil sidéral
Orphelins de ciel et de terre
Où porterons-nous nos sourires ?

Comme les formes se dépècent
Le ciel est-il une promesse
?

Vois les pavillons se dévoilent
La ténèbre n’est plus parfaite
Le temps lui-même se détourne

Et la vérité nous ajourne
Tandis que s’étend la défaite
À nos illusions cardinales

Tenant dans sa main notre ivresse
Le ciel est-il une promesse ?


Au fond des impasses infimes
Où nous sombrons parmi les signes
Il reste la voix d’un mystère

Inaudible frisson du doute
Ô longue nuit qu’une aube envoûte
Les cieux sont le seul univers !

ET

Pardon, petite coccinelle…

Hmm… Il va être bien difficile ce soir de ne pas parler de politique.

Entre le durcissement au Proche-Orient, les menaces de guerre civile dans les territoires palestiniens, l’impasse des négociations sur le nucléaire avec l’Iran et l’évidente radicalisation, sur tous les fronts possibles, de l’affrontement des civilisations dont la réalité ne fait désormais plus guère de doute, comment trouver la paix intérieure suffisante pour maintenir les différents plans du monde dans une perspective juste et pertinente ? Comment appréhender, à toutes les échelles où elle s’entrelace à l’histoire universelle, la réalité immédiate qui nous incombe ?

L’heure est dense et opaque, les événements sont insondables mais semblent s’agencer sous l’autorité implacable d’une nécessité qui nous échappe. Le monde bascule. Un déséquilibre global des régions les plus tragiquement violentes est en cours, une crise énergétique majeure menace, au cas où l’accès aux ressources pétrolières serait compromis par… par quoi, au juste ? Même une guerre nucléaire paraît envisageable ! D’où vient ce sentiment que le drame est noué, que rien ne peut plus désormais advenir que sous le sceau de l’inévitable ?

Le sort en serait-il jeté ? Peut-être la pièce lancée à pile ou face est-elle déjà retombée sur la table, mais sans s’être immobilisée, tournant encore trop vite pour que nos yeux imparfaits ne parviennent à en distinguer l’oracle. Il faudrait la vision des sages ou des prophètes…

Le monde s’est cristallisé, a pris en bloc, et tout s’y rattachant à tout acquiert une résonance démesurée, une portée extraordinaire. Au regard de la scène entière, chaque événement, chaque déclaration, chaque geste perçu isolément semble affecté d’une même et irrémédiable insignifiance. Comme s’il était hors sujet, mais qu’on ne sache pourtant pas où le sujet se trouve ! Et pourtant il faut résister à cet effet d’écrasement, à cet effarement qui nous gagne et pourrait nous paralyser. Car c’est faux, bien sûr : c’est la vie, le présent, l’inconnu que l’on croise, la fleur qui nous sourit qui font ultimement sens, qui forment la réalité du monde et détiennent la vérité de la conscience. Dans cette intensité de l’être, dans cette immédiateté de la présence, l’insignifiant, c’est le reste : la peur de l’inconnu, l’effacement du sens… la fin du monde elle-même !

Si les jours s’alourdissent encore, comme il est aisé de l’anticiper, il nous faudra trouver le moyen de garder le contact avec cette vérité-là ? De maintenir les yeux de l’âme plongés dans l’impassible azur, sans renoncer pourtant à l’effort quotidien de s’intégrer dans notre environnement local, de percevoir l’action juste et fertile à sa propre échelle, quelque insignifiante qu’elle puisse être à une autre ?

Car l’histoire s’accélère. Les nouvelles s’amoncellent, plus pressantes d’heure en heure, obligeant l’esprit à prendre en compte toujours plus de données simultanées, à relier toujours plus d’éléments signifiants les uns avec les autres. On ne sait plus même les recenser, les énoncer. C’est comme si une faculté de notre cerveau plus profonde que la raison discursive avait pris le relais, intégrant, compactant et faisant sens d’informations subliminales par une forme d’organisation spontanée, quasi hallucinée…

L’Iran fait paraît-il le bilan de ses avoirs en Occident, se préparant à un éventuel blocus, en cas de conflit ouvert. On en est donc là ? Déjà ? Mahmoud Abbas, président minoritaire, conditionne la formation d’un gouvernement dirigé par le Hamas majoritaire à la reconnaissance de la feuille de route avec Israël ? Bravo ! Mais le Hamas, évidemment, ne peut que refuser ! Israël interrompt le reversement des taxes douanières ? Bien sûr ! L’Europe et les Etats-Unis conditionnent leurs subventions à la reconnaissance d’Israël par le Hamas ? Cela va de soi ! Mais cela n’arrivera pas spontanément. Il faudra donc poser un ultimatum. Sera-t-il tenu ? C’est douteux ? Alors… guerre ouverte ou arrêt des subventions et crise humanitaire ? À moins que d’autres pays ne viennent à la rescousse. Mais alors, on généralise le conflit…

Tout cela est tellement inévitable.

Et cette incroyable polémique autour des caricatures de Mahomet ! Quelques dessins satiriques parus dans un journal danois, et voilà qu’on rappelle les ambassadeurs ! Tout est tellement à fleur de peau ! Une tension palpable ! On est si proche de la rupture ! Comme d’autres journaux européens, France-Soir publie aujourd’hui les dessins incriminés : bravo ! Courage journalistique, indépendance… normal, quoi ! Mais aussitôt Dalil Boubakeur (avec d’autres) crie à la provocation ! Aïe. Ça va donc se durcir. Le message ne manquera pas d’être entendu, et l’affaire exploitée pour alimenter un nouvel affrontement idéologique sur arrière-plan identitaire. Liberté de la presse/pacte républicain/communautarisme…

Que vont faire les autres journaux ? Le Monde, Libé, la gauche parfois si violemment anticléricale ? Tous les journaux qui ne se sont jamais privés de publier des caricatures assassines du pape ou de Jésus, toutes les agences de pubs qui défigurent gaiement le bouddhisme pour vendre des voitures ou des prêts immobiliers… que vont-ils faire ? Entrer dans la danse ? J’espère ! Mais cela ne veut-il pas dire hâter les troubles, multiplier les semonces ? Est-ce pourtant évitable ? Peut-on accepter qu’un journal européen révise sa ligne éditoriale sous la dictée de la diplomatie moyen-orientale ? Déjà les nuages s’épaississent. Voilà le directeur de la publication de France-Soir tout de go limogé ! Considérer que c’est une réaction naturelle, compte tenu de l’origine du propriétaire du journal (franco-égyptien), c’est avoir déjà pris acte de l’enjeu civilisationnel (au sens de Hutchinson) du moindre événement de la vie sociale et culturelle. Va-t-on en rester là ? Sûrement pas ! Déjà la rédaction de France-Soir annonce la publication d’une deuxième édition pour dénoncer la « folie » en cours. Et cætera, et cætera…

Tout va si vite, dans tant de directions à la fois. Oui, il faudra trouver le moyen d’échapper au vertige, à l’étouffement devant pareil déferlement du monde en lui-même. Calmer l’esprit, toujours prêt à sauter à bord du premier navire en partance sur l’océan déchaîné de la pensée. Replacer fermement l’ancre de l’âme dans le sable immuable des profondeurs philosophiques.

Ce n’est pas si facile !
Tu l’as senti, toi, hein, petite coccinelle ?
C’est pour ça que tu n’es pas venue aujourd’hui.
Toi qui venais chaque après-midi, depuis trois jours, me saluer discrètement. Te poser légèrement sur mon cahier, puis sur mon bras. Tu cherchais à me parler, jolie adalia bipunctata. Tu me montrais tes ailes repliées, ornées de ces deux cercles noirs si parfaitement dessinés sur le fond rouge des élytres, et dont je n’ai pu hélas ! qu’effleurer le miracle ineffable.

Tu n’es pas venue aujourd’hui. Tu as dû sentir mon vacarme et t’effaroucher.

Pardon, petite coccinelle. 
Et ce soir même, tu vois, je ne parviens pas à coucher sur le papier les chants que tes rondes ailes m’ont inspirés ces jours derniers, et à rendre à ta candeur surnaturelle la paix qu’elle m’aurait apportée.

Alors je t’adresse cet extrait de poème que Théodore de Banville a su pour nous capter, retrouvant la juste mesure des choses que dans les circonstances actuelles il nous est si dur de garder. C’est là bien sûr, dans le creux de tes ailes, que se cache la vérité…

[…]
Permettez-moi d’y vivre inutile, étendu
Sur l’herbe, m’enivrant d’un frisson entendu
Et d’admirer aussi la rose coccinelle,
Et d’aider seulement de ma voix fraternelle,
Cependant que rugit cette meute aux abois,
Le champignon sauvage à pousser dans les bois !

Pardon encore, petite coccinelle.
Et si tu le veux bien, reviens me voir demain…