Marche pour Ilan H., victime de la barbarie

Réfléchir à la barbarie est toujours douloureux, effrayant, mais aussi périlleux pour l’esprit. Quand l’humain s’absente aussi complètement de l’Homme, quelle est cette bête sauvage qui apparaît ou se fait jour ? Était-elle là, tapie, comme en sommeil, et prête à s’emparer soudain de la « personne » un moment désertée par la conscience et la raison ? Ou bien se manifeste-t-elle ponctuellement dans l’histoire humaine, surgie de quelque « ailleurs » de l’être ? Quel esprit, quelle nature prennent-ils ainsi les commandes du corps pour le conduire à l’abomination ?

Aucune réponse ne saurait apaiser l’Homme qui rencontre en la barbarie de l’Homme lui-même la remise en question la plus radicale de son être, la limite incertaine de son identité consciente, et la terreur de se savoir en fait dans l’ignorance absolue de soi-même. Face à la barbarie, la fragilité du concept même d’humanité apparaît soudainement comme une évidence incontournable, et devant une telle étrangeté, une telle altérité, on ne peut éviter de s’interroger sur la possibilité de se voir soi-même tomber dans la barbarie.

Car l’inconnu radical qui se manifeste devant nous dans la barbarie nous renvoie inévitablement à l’inconnu radical que nous sommes pour nous-mêmes. Dès lors, tout devient possible quant à l’être et à la manifestation que nous sommes, y compris la négation complète de ce que nous croyons être. Et l’on perçoit dans une sorte de panique à la fois du corps et de la raison, l’illusion voire l’inanité des représentations mentales, sociales ou même spécifiques de l’Homme.

C’est donc de la barbarie humaine que vient d’être victime le jeune Ilan. Cet après-midi était organisée une marche silencieuse à Paris, pour sa mémoire et bien sûr pour dénoncer l’horreur des enlèvements et de la torture. Hélas ! le cortège était constitué presque exclusivement de membres de la communauté juive. Compte tenu des premiers éléments de l’enquête, il semble certes assez naturel que cette communauté se sente particulièrement concernée, mais pourquoi elle seule ? De tels actes ne sont-ils pas propres à susciter une forte mobilisation de l’ensemble des citoyens ? Il est vrai qu’il pleuvait à verse. Il est vrai que la marche silencieuse n’avait été annoncée par les médias qu’assez tardivement. Mais tout de même ! Il serait extrêmement préoccupant pour notre société que de tels crimes n’engendrent pas une expression publique et générale de réprobation et d’indignation.

D’autant plus que nous n’avons pas affaire là à une bouffée délirante ou à un accès psychotique incontrôlé, mais à une barbarie revendiquée ! Le « gang » responsable de ces actes a bel et bien choisi pour nom « les barbares » !

Mais comme on dit, laissons faire la justice, et espérons que la société saura, d’une façon ou d’une autre et le moment venu, mobiliser sa force, son cœur et son esprit pour dénoncer, en chacune de ses manifestations présentes et à venir, les crimes ultimes de l’inhumanité.

***

Par un douloureux hasard de l’actualité, j’écoutais aussi cet après-midi (sur RFI, je crois), un entretien avec les auteurs d’un film abordant en profondeur le thème de la barbarie et de son irruption au sein de la réalité humaine. Il s’agit du film « Massaker », de Monika Borgmann, Lokman Slim et Hermann Theissen, sur les massacres de Sabra et Chatila, en 1982, dans lequel des « bourreaux » sont interviewés pour la première fois et racontent leurs crimes commis pendant deux nuits et trois jours dans ce « chef-lieu de la présence palestinienne civile, politique et militaire au Liban ». Je n’ai pas vu ce film (qui sort mercredi prochain, le 22), mais l’approche des auteurs semble conduire également à une réflexion générale sur la violence collective, qui pourrait apporter des éléments utiles dans la situation présente.

Humainement (j’espère !),

ET

4 réflexions sur « Marche pour Ilan H., victime de la barbarie »

  1. cher Etienne,
    l’oeil d’un individu ne sait reconnaître que ce qui est en lui…ce qui n’y figure pas lui est totalement étranger.
    barbare signie simplement étranger.

    en termes chrétiens, »valeurs » se disait à l’époque « idoles », plus l’idole brille, plus elle obscurcit.

    question: dans un monde où un individu ne vaut pas plus qu’un autre (une vie égale une vie), pourquoi certains vont-ils dire que d’autres ne sont pas bien?

    la violence naît toujours de la même manière, quelles que soient les situations:
    1er acte de violence: l’absence d’écoute
    2ème acte de violence: l’absence de reconnaissance

    le reste n’est malheureusement que conséquences logiques.

    bien à vous

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