Pardon, petite coccinelle…

Hmm… Il va être bien difficile ce soir de ne pas parler de politique.

Entre le durcissement au Proche-Orient, les menaces de guerre civile dans les territoires palestiniens, l’impasse des négociations sur le nucléaire avec l’Iran et l’évidente radicalisation, sur tous les fronts possibles, de l’affrontement des civilisations dont la réalité ne fait désormais plus guère de doute, comment trouver la paix intérieure suffisante pour maintenir les différents plans du monde dans une perspective juste et pertinente ? Comment appréhender, à toutes les échelles où elle s’entrelace à l’histoire universelle, la réalité immédiate qui nous incombe ?

L’heure est dense et opaque, les événements sont insondables mais semblent s’agencer sous l’autorité implacable d’une nécessité qui nous échappe. Le monde bascule. Un déséquilibre global des régions les plus tragiquement violentes est en cours, une crise énergétique majeure menace, au cas où l’accès aux ressources pétrolières serait compromis par… par quoi, au juste ? Même une guerre nucléaire paraît envisageable ! D’où vient ce sentiment que le drame est noué, que rien ne peut plus désormais advenir que sous le sceau de l’inévitable ?

Le sort en serait-il jeté ? Peut-être la pièce lancée à pile ou face est-elle déjà retombée sur la table, mais sans s’être immobilisée, tournant encore trop vite pour que nos yeux imparfaits ne parviennent à en distinguer l’oracle. Il faudrait la vision des sages ou des prophètes…

Le monde s’est cristallisé, a pris en bloc, et tout s’y rattachant à tout acquiert une résonance démesurée, une portée extraordinaire. Au regard de la scène entière, chaque événement, chaque déclaration, chaque geste perçu isolément semble affecté d’une même et irrémédiable insignifiance. Comme s’il était hors sujet, mais qu’on ne sache pourtant pas où le sujet se trouve ! Et pourtant il faut résister à cet effet d’écrasement, à cet effarement qui nous gagne et pourrait nous paralyser. Car c’est faux, bien sûr : c’est la vie, le présent, l’inconnu que l’on croise, la fleur qui nous sourit qui font ultimement sens, qui forment la réalité du monde et détiennent la vérité de la conscience. Dans cette intensité de l’être, dans cette immédiateté de la présence, l’insignifiant, c’est le reste : la peur de l’inconnu, l’effacement du sens… la fin du monde elle-même !

Si les jours s’alourdissent encore, comme il est aisé de l’anticiper, il nous faudra trouver le moyen de garder le contact avec cette vérité-là ? De maintenir les yeux de l’âme plongés dans l’impassible azur, sans renoncer pourtant à l’effort quotidien de s’intégrer dans notre environnement local, de percevoir l’action juste et fertile à sa propre échelle, quelque insignifiante qu’elle puisse être à une autre ?

Car l’histoire s’accélère. Les nouvelles s’amoncellent, plus pressantes d’heure en heure, obligeant l’esprit à prendre en compte toujours plus de données simultanées, à relier toujours plus d’éléments signifiants les uns avec les autres. On ne sait plus même les recenser, les énoncer. C’est comme si une faculté de notre cerveau plus profonde que la raison discursive avait pris le relais, intégrant, compactant et faisant sens d’informations subliminales par une forme d’organisation spontanée, quasi hallucinée…

L’Iran fait paraît-il le bilan de ses avoirs en Occident, se préparant à un éventuel blocus, en cas de conflit ouvert. On en est donc là ? Déjà ? Mahmoud Abbas, président minoritaire, conditionne la formation d’un gouvernement dirigé par le Hamas majoritaire à la reconnaissance de la feuille de route avec Israël ? Bravo ! Mais le Hamas, évidemment, ne peut que refuser ! Israël interrompt le reversement des taxes douanières ? Bien sûr ! L’Europe et les Etats-Unis conditionnent leurs subventions à la reconnaissance d’Israël par le Hamas ? Cela va de soi ! Mais cela n’arrivera pas spontanément. Il faudra donc poser un ultimatum. Sera-t-il tenu ? C’est douteux ? Alors… guerre ouverte ou arrêt des subventions et crise humanitaire ? À moins que d’autres pays ne viennent à la rescousse. Mais alors, on généralise le conflit…

Tout cela est tellement inévitable.

Et cette incroyable polémique autour des caricatures de Mahomet ! Quelques dessins satiriques parus dans un journal danois, et voilà qu’on rappelle les ambassadeurs ! Tout est tellement à fleur de peau ! Une tension palpable ! On est si proche de la rupture ! Comme d’autres journaux européens, France-Soir publie aujourd’hui les dessins incriminés : bravo ! Courage journalistique, indépendance… normal, quoi ! Mais aussitôt Dalil Boubakeur (avec d’autres) crie à la provocation ! Aïe. Ça va donc se durcir. Le message ne manquera pas d’être entendu, et l’affaire exploitée pour alimenter un nouvel affrontement idéologique sur arrière-plan identitaire. Liberté de la presse/pacte républicain/communautarisme…

Que vont faire les autres journaux ? Le Monde, Libé, la gauche parfois si violemment anticléricale ? Tous les journaux qui ne se sont jamais privés de publier des caricatures assassines du pape ou de Jésus, toutes les agences de pubs qui défigurent gaiement le bouddhisme pour vendre des voitures ou des prêts immobiliers… que vont-ils faire ? Entrer dans la danse ? J’espère ! Mais cela ne veut-il pas dire hâter les troubles, multiplier les semonces ? Est-ce pourtant évitable ? Peut-on accepter qu’un journal européen révise sa ligne éditoriale sous la dictée de la diplomatie moyen-orientale ? Déjà les nuages s’épaississent. Voilà le directeur de la publication de France-Soir tout de go limogé ! Considérer que c’est une réaction naturelle, compte tenu de l’origine du propriétaire du journal (franco-égyptien), c’est avoir déjà pris acte de l’enjeu civilisationnel (au sens de Hutchinson) du moindre événement de la vie sociale et culturelle. Va-t-on en rester là ? Sûrement pas ! Déjà la rédaction de France-Soir annonce la publication d’une deuxième édition pour dénoncer la « folie » en cours. Et cætera, et cætera…

Tout va si vite, dans tant de directions à la fois. Oui, il faudra trouver le moyen d’échapper au vertige, à l’étouffement devant pareil déferlement du monde en lui-même. Calmer l’esprit, toujours prêt à sauter à bord du premier navire en partance sur l’océan déchaîné de la pensée. Replacer fermement l’ancre de l’âme dans le sable immuable des profondeurs philosophiques.

Ce n’est pas si facile !
Tu l’as senti, toi, hein, petite coccinelle ?
C’est pour ça que tu n’es pas venue aujourd’hui.
Toi qui venais chaque après-midi, depuis trois jours, me saluer discrètement. Te poser légèrement sur mon cahier, puis sur mon bras. Tu cherchais à me parler, jolie adalia bipunctata. Tu me montrais tes ailes repliées, ornées de ces deux cercles noirs si parfaitement dessinés sur le fond rouge des élytres, et dont je n’ai pu hélas ! qu’effleurer le miracle ineffable.

Tu n’es pas venue aujourd’hui. Tu as dû sentir mon vacarme et t’effaroucher.

Pardon, petite coccinelle. 
Et ce soir même, tu vois, je ne parviens pas à coucher sur le papier les chants que tes rondes ailes m’ont inspirés ces jours derniers, et à rendre à ta candeur surnaturelle la paix qu’elle m’aurait apportée.

Alors je t’adresse cet extrait de poème que Théodore de Banville a su pour nous capter, retrouvant la juste mesure des choses que dans les circonstances actuelles il nous est si dur de garder. C’est là bien sûr, dans le creux de tes ailes, que se cache la vérité…

[…]
Permettez-moi d’y vivre inutile, étendu
Sur l’herbe, m’enivrant d’un frisson entendu
Et d’admirer aussi la rose coccinelle,
Et d’aider seulement de ma voix fraternelle,
Cependant que rugit cette meute aux abois,
Le champignon sauvage à pousser dans les bois !

Pardon encore, petite coccinelle.
Et si tu le veux bien, reviens me voir demain…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *